Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°1
30 novembre 2001

Sommaire :

Pourquoi "Débat militant" ?

Eléments de discussion sur la guerre
article pour Critique communiste
texte sur la situation internationale et ses conséquences pour le mouvement anti-mondialisation
intervention de la LCR à un "forum contre la guerre"
livre : "les dollars de la terreur"
Présidentielle : le parti des travailleurs en jeu

Pourquoi " débat militant " ?


Cher(e)s ami(e)s et camarades, voici le premier numéro de notre lettre électronique, " Débat militant ". A première lecture, associer débattre et militer, pourrait passer pour une redondance inutile tant l'idée de militer est associée à l'idée de dialogue, d'échange, de discussion. Il n'en va pas toujours ainsi et le débat est trop souvent dominé par l'activisme militant. Le volontarisme de l'action a par trop tendance à écarter ce sans quoi il est désarmé, à savoir la discussion pour comprendre et donc, agir en toute lucidité.
En intitulant cette lettre " Débat militant ", nous avons voulu réconcilier ces deux temps indissociables de la lutte et de l'action.
Notre passé de militants d'extrême-gauche a été souvent dominé par la logique des petits groupes où chacun vise à justifier sa propre existence indépendante par sa recette qu'il transforme plus souvent en acte d'accusation contre les autres qu'en instrument pour une action dont chacun a les moyens de vérifier et de discuter la fécondité.
La discussion donc, nous semble indispensable, discussion pour regrouper, c'est à dire dégager les objectifs communs tout en permettant à chacun de définir différences d'appréciations, spécificités, sans paralyser l'action, mais au contraire en l'enrichissant du débat, de la dynamique des contradictions, d'une franche et loyale émulation dans la lutte politique. Les militants qui sont à l'initiative de ce bulletin de débat sont soucieux de contribuer à sortir le mouvement révolutionnaire des vieux clivages hérités de la période antérieure à la chute du mur de Berlin et à la restauration du capitalisme dans l'ex-URSS parce qu'ils pensent qu'il n'y a pas aujourd'hui d'autre stratégie de construction du (nouveau) parti des travailleurs qu'exige la nouvelle situation sociale et politique que celle visant au regroupement de toutes les forces soucieuses d'y contribuer.
Sans débat, il est bien difficile de ne pas subir l'événement, les pressions de l'activisme politique, l'impressionnisme. Il est bien difficile de s'orienter, de construire, c'est à dire de formuler une politique pleinement indépendante de l'opinion démocratique bourgeoise, une politique démocratique et révolutionnaire de classe.
Aujourd'hui, sous la pression des évolutions sociales et politiques, comme de leur propre activité, notre organisation, la Ligue communiste révolutionnaire, et plus largement l'ensemble de l'extrême-gauche comme ce qu'il est convenu d'appeler le mouvement anti-mondialisation, sont confrontés à un vaste débat sur les perspectives de tous ceux qui pensent que l'avenir de l'humanité dépend de la fin du règne de la propriété privée capitaliste.
Les échéances électorales de l'année 2002 et leur suite y concourent mais aussi et surtout les évolutions sociales et politiques.
Les attentats du 11 septembre et leurs suites ont été le révélateur d'un retournement de conjoncture qui implique un redéploiement de la stratégie de l'impérialisme américain tant sur le plan diplomatique, militaire qu'économique et politique et en conséquence de celle de l'ensemble des Etats.
L'intervention militaire des puissances occidentales coalisées derrière l'alliance américano-britannique s'inscrit dans un moment charnière pour l'économie mondiale. La montée du militarisme accompagne la fin de l'euphorie financière. L'offensive contre les peuples s'articule avec l'offensive contre les travailleurs pour perpétuer la domination impérialiste et rétablir le taux de profit.
Les dernières années de développement capitaliste où le marché devait apporter la démocratie et le progrès ont en fait créé les conditions d'une nouvelle crise qui débouche sur une phase de tensions aiguës entre les grandes puissances et les peuples, entre les classes et entre les grandes puissances elles-mêmes. De nouveaux rapports de force vont se créer, bouleversant les équilibres antérieurs. Le maintien de la domination impérialiste sur le monde, la lutte pour un nouveau partage du monde qui s'engage entraîneront conflits, explosions sociales qui, hors d'une intervention des travailleurs et des peuples, sont lourds de menaces pour toute l'humanité.
Cette nouvelle situation fonde la nécessité d'un redéploiement du mouvement ouvrier sur des bases démocratiques et révolutionnaires.
Le mouvement trotskiste a longtemps été contraint de se cantonner au rôle d'opposant au stalinisme et à la social-démocratie. L'effondrement de l'URSS et du bloc de l'Est change la donne. La nouvelle période assigne aux révolutionnaires des responsabilités inédites. Un espace politique est libérée pour qu'un parti des travailleurs émerge. L'évolution du Parti socialiste et du Parti communiste nous place en situation d'exister pleinement par nous-mêmes en apportant des réponses aux questions des travailleurs et des jeunes, en leur donnant des idées et une politique, en leur étant utiles, en devenant leur parti. Elle donne toute leur actualité aux idées du marxisme, plus précisément aux idées du bolchevisme transmises à travers le trotskisme.
Le souci d'assumer pleinement la continuité et les filiations du mouvement marxiste révolutionnaire, de nous tenir à ce fil rouge que le stalinisme comme la réaction libérale de ces dernières années n'ont pu briser, est commun aux initiateurs de " Débat militant ".
La tâche de l'heure est de se les réapproprier en leur donnant une nouvelle vie adaptée aux évolutions du monde, le mouvement révolutionnaire ayant ou par trop cédé du terrain face à l'offensive idéologique de la bourgeoisie au lendemain de la chute du mur de Berlin ou résisté dans une attitude par trop tournée vers le passé, dogmatique.
Prendre la mesure des enjeux implique de tourner la page du gauchisme, quand l'extrême-gauche représentait une faible minorité, pour faire du travail politique révolutionnaire un véritable travail de masse autour d'un programme de transformation révolutionnaire reprenant les idées du socialisme et du communisme.
Le groupe de travail " Débat militant " entend œuvrer dans ce sens. Il se propose de confronter activité militante quotidienne, questions politiques et théoriques. Il s'agit d'un groupe ouvert s'intégrant pleinement dans l'activité de l'organisation et se situant plus largement dans la perspective du regroupement des forces révolutionnaires.
Nous défendons la perspective d'un parti clairement délimité du point de vue programmatique et organisationnel, mais aussi large, ouvert sur le monde du travail et de la jeunesse. Nous militons pour un parti marxiste révolutionnaire de masse, militant, instrument de la lutte de classe et, demain, de la lutte pour le pouvoir.
Nous pensons que le renouveau de l'internationalisme passe par le développement des idées qui sont à l'origine de la IVème Internationale, c'est à dire une politique de regroupement de ses forces aujourd'hui émiettées et divisées, sans laquelle le " nouvel internationalisme " risque de rester une proclamation voire la justification de l'adaptation du courant révolutionnaire à des forces réformistes.
C'est dans ce cadre que s'efforce de s'inscrire notre travail.
Cette lettre, éditée sous forme d'un courrier électronique, " Débat militant ", vise à échanger sur les voies et moyens d'aider à l'émergence d'un mouvement démocratique et révolutionnaire des travailleurs. Nous animons un site et nous proposons de mettre en œuvre confrontation et discussion avec tous ceux qui le jugent utile et nécessaire.
Bonne lecture

Le comité de coordination de " Débat militant "
Fabienne Autan, Charles Boulay, Valérie Héas, Serge Godard, Yvan Lemaitre, Galia Trépère, Gérard Villa


Article rédigé pour le prochain numéro de Critique Communiste

La paix et la justice impossibles dans le monde impérialiste : le nouveau défi démocratique et révolutionnaire


Lors du débat sur la situation en Afghanistan devant une Assemblée nationale désertée par les députés, Jospin, après Chirac à la télévision, défendait l'intervention militaire de la France en en précisant, sans rire, ses " conditions ". Annonçant le départ imminent du " Charles-De-Gaule " pour l'océan Indien au moment où les soldats français étaient bloqués en Ouzbékistan, il déclarait sans sourciller : " cela se fera selon les conditions qui nous conviennent ". "Le gouvernement veillera à empêcher toute dérive ", ajoutait-il ! Le ridicule n'épargne pas non plus nos alliés britanniques, tellement aimés dans la région que leur présence a été d'abord refusée puis acceptée à condition qu'elle soit limitée. Les Américains mettent à leur place leurs alliés, même les plus empressés, sans craindre de les ridiculiser.
Bush, s'adressant à des troupes d'élite, la veille de Thanksgiving, déclarait : " Nous avons réalisé un bon début en Afghanistan. Mais cela n'est que le début de la guerre contre le terrorisme." Il confirme ses intentions affichées dés le lendemain des attentats du 11 septembre ; les Etats Unis entendent se saisir de l'occasion que lui a offerte, avec un affreux cynisme, son allié d'hier, Ben Laden, avec les monstrueux attentats de Washington et de New York, pour se redéployer sur le plan diplomatique, militaire et économique. La formule de Noam Chomsky " De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis " se vérifie encore.

Les fausses symétries
Il nous faut resituer le 11 septembre dans un contexte global si nous voulons éviter de nous laisser dominer par l'événement, aveugler par l'impressionnisme. Les attentats de New York s'inscrivent dans l'évolution de la politique de l'impérialisme dominant comme une de ses conséquences. C'est cette évolution qui les explique, qui donne à cette folie barbare sa rationalité, comme, en retour, ils agissent sur elle en révélant et accélérant les transformations en cours tant politiques que sociales et économiques. C'est cette boussole qu'il nous faut garder pour comprendre, en nous situant du point de vue démocratique, celui des intérêts des travailleurs et des peuples.
C'est la seule façon de garder notre raison politique pour dégager nos consciences du sensationnel, " l'hyper-terrorisme ", " la guerre du XX1éme siècle "…C'est la seule façon de ne pas nous laisser subjuguer par la propagande qui joue de l'émotion et de l'indignation morale pour accréditer la réalité de " la lutte contre le terrorisme ", nouvelle enseigne pour masquer la lutte pour la domination impérialiste contre les peuples.
Il ne s'agit pas de nier la réalité du terrorisme " privatisé ", mais celui-ci n'est que l'enfant naturel du terrorisme d'Etat pratiqué par les grandes puissances comme par les pays dominés.
Elle est maintenant reconnue par tous, " La vérité interdite " : Ben Laden, comme le régime des talibans, sont directement les résultats des manœuvres diplomatiques et militaires des Etats-Unis. La crise internationale provoquée par les attentats du 11 septembre pousse ses racines jusqu'en 1945 : les USA firent alors de l'Arabie saoudite une des pierres maîtresses de leur lutte contre les mouvements progressistes arabes. Elle puise sa matière explosive dans la politique américaine contre l'URSS puis ensuite dans celle menée pour combler le vide laissé par son effondrement.

L'impossible super-impérialisme
Dix ans après la fin de la guerre froide, l'impérialisme ne bénéficie plus de cet allié, la bureaucratie stalinienne, élément indispensable du maintien de l'ordre impérialiste. Pour faire face à ce vide, les USA, de fait devant la charge d'assumer le maintien de l'ordre mondial, ont utilisé pour leur propre compte les restes recyclés des appareils d'Etat du camp soumis à la bureaucratie ou dépendant d'elle, comme dans l'ex-Yougoslavie. Ils ont aussi utilisé les forces réactionnaires intégristes susceptibles de soumettre les peuples comme en Afghanistan.
Le paradoxe est que jamais les USA n'ont jamais paru aussi puissants, mais que cette puissance est leur faiblesse même. Le Pentagone est obligé de prendre acte des rapports de force qui sont en train de se transformer. La fin de l'URSS et les transformations opérées par la mondialisation ouvrent ainsi une période plus tendue de contestation de l'hégémonie américaine. Nul ne peut contenir la volonté des nations qui ont émergé de la vague de la révolution coloniale d'accéder au progrès technique, de s'intégrer au marché mondial, de se battre dans le cadre d'une concurrence inégale que cherche à perpétuer l'OMC.
Le libéralisme impuissant à permettre une coopération des nations qui serait sa négation s'engage dans la folie d'une " guerre globale ".

Libéralisme impérialiste et partage du monde
La riposte "va être large, politique, économique, diplomatique, militaire, elle sera non conventionnelle", a déclaré Powell. Elle ouvre une nouvelle période de tensions et de militarisme. Sous couvert de lutte contre le terrorisme qui remplace la lutte contre le communisme, les USA s'engagent dans une nouvelle offensive contre les peuples pour gagner des positions nouvelles, construire de nouvelles alliances plus solides, asseoir leur domination. Les objectifs politiques sont essentiels et le déploiement militaire doit les servir. " La route vers la victoire sera peut-être longue " a déclaré George W. Bush. La route sera longue mais surtout les dirigeants US n'en connaissent ni le terme ni les accidents de parcours. Cette route, personne ne sait grand chose d'elle si ce n'est qu'elle s'inscrira dans la redéfinition des rapports entre les grandes puissances et entre elles et les autres Etats. Le fait que les USA ne peuvent seuls assurer le maintien de l'ordre mondial a pour conséquences la recherche d'alliés. George W. Bush a ainsi déclaré : "Nous allons continuer à collaborer avec le Pakistan et l'Inde. Nous allons aussi travailler avec la Russie. Nous comptons tisser des liens avec des nations qui nous étaient hostiles, il y a quelques années. " Mais qui dit allié dit concessions, et en conséquence vont se redessiner de nouvelles zones d'influence. Le monde se dégage de la division en deux blocs pour tendre à se restructurer hors des vieux rapports de domination.

Récession et guerre, militarisme libéral et intervention étatique
L'importance de ces évolutions est soulignée par le fait qu'elles s'inscrivent dans un " grand retournement de conjoncture " selon l'expression de Michel Husson. C'est en les replaçant dans cette courbe évolutive de la situation économique mondiale que l'on peut tenter d'en mesurer les effets.
Le libéralisme impérialiste s'est développé ces vingt dernières années par une offensive généralisée contre les travailleurs et les peuples. L'amélioration du taux de profit a permis des investissements massifs dans les nouvelles technologies parallèlement à un gigantesque processus de concentration du capital. Mais les gains de productivité tendent à s'équilibrer, le taux de profit se tasse à nouveau, le monde rentre en récession.
Le 11 septembre n'y est pour rien contrairement au grand mensonge des compagnies aériennes qui mettent en œuvre une politique de concentration prévue de longue date.
Pour relancer les profits, les bourgeoisies financières et au premier rang la bourgeoisie américaine se redéploie dans une nouvelle offensive à laquelle se dévouent les Etats. Cet engagement des Etats n'est pas nouveau et il s'inscrit tout à fait dans la doctrine libérale qui souhaite que l'Etat limite son rôle à tout ce qui n'est pas source immédiate de profit. L'intervention étatique, le militarisme qui en est l'essentiel, sont pleinement au service du libéralisme, c'est à dire du maintien des profits financiers qui se jouent au casino des places boursières.

Vers une nouvelle période de révolution
Ce bouleversement globalisé est l'aboutissement de la mondialisation, c'est à dire d'une nouvelle extension des rapports capitaliste à l'échelle de toute la planète. L'intervention croissante des Etats dans le domaine économique pour soutenir l'effort d'investissement de leur bourgeoisie, de leurs multinationales afin de faire face à une lutte plus âpre pour les marchés, visera à alimenter les sources de profits du capital financier, sa voracité parasitaire, en aggravant la contradiction fondamentale de l'économie : d'un côté une production de plus en plus socialisée, mondialisée, globalisée, de l'autre l'appropriation privée des richesses entre un nombre de mains toujours plus restreint.
Les différentes puissances impérialistes n'ont aucune réponse adéquate aux problèmes auxquels elles sont confrontées, aucune solution adéquate, c'est-à-dire démocratique respectant les droits des peuples. Cela signifie que les transformations en cours créent des déséquilibres, des tensions, des instabilités et des crises à travers lesquelles les consciences des peuples elles-mêmes seront amenées à se transformer.
Ce qui implique que la lutte contre la mondialisation impérialiste soit comprise d'abord comme la lutte entre capital et travail, entre patronat et salariés, lutte politique qui englobe la lutte contre le gouvernement et l'Etat qui servent les classes dominantes. Ce qui implique une claire démarcation de tous ceux invoquent la morale et le droit pour faire reculer la mondialisation financière et ses armées à l'instar de Noël Mamère. Ce dernier déclarait il y a peu : " Après le 11 septembre, se pose avec encore plus d'acuité la nécessité d'une autre mondialisation, durable écologiquement, juste socialement, équitable commercialement, solidaire économiquement, respectant la diversité culturelle et adossé sur le respect des droits civiques, économiques, sociaux et culturels de la personne humaine ". L'équité, la solidarité, l'écologie…exigent de rompre avec la marchandisation du monde, c'est à dire le commerce qui, même " équitable ", fait de tout une marchandise.
Oui, après le 11 septembre se pose avec encore plus d'acuité la nécessité d'une transformation sociale qui liquide la propriété privée bourgeoise comme le droit et la morale qui la justifient et la défendent.

Unité et indépendance politique
La guerre oblige chacun à se positionner. Des clarifications sont indispensables du point de vue de l'action immédiate elle-même. Les discours ambivalents révèlent la duplicité de leurs auteurs. Le mouvement anti-guerre ne pourrait connaître une dynamique que si s'organisait en son sein un axe de mobilisation pleinement indépendant de toute solidarité avec les partis qui, au gouvernement, se sont mis au service des visées impérialistes.
La nécessité de construire un front associant le plus grand nombre possible d'associations, de syndicats, de partis ne saurait justifier que nous cautionnions les manœuvres politiciennes des partis gouvernementaux pris entre les contraintes de leur soumission à l'impérialisme et le clientélisme électoral. Nous combattons tout patriotisme, qu'il soit politique ou " économique ".
De façon plus générale, la lutte contre la guerre, pour la paix et la justice si elle est menée de façon conséquente débouche sur la contestation révolutionnaire du nouvel ordre du libéralisme impérialiste, c'est à dire de notre propre impérialisme et de son Etat.
Agir, même localement, suppose de penser globalement, c'est à dire de mener une politique correspondant aux intérêts de la seule classe mondiale qui n'ait aucun intérêt à la perpétuation de cette ordre mondial barbare, les prolétaires. C'est cela notre " nouvel internationalisme ", un défi démocratique et révolutionnaire.

Le 25/11/01
Yvan Lemaitre


Texte sur la situation internationale et ses conséquences pour le mouvement anti-mondialisation

Ce texte a été écrit fin septembre en fonction de discussions au sein de l'organisation, nous le portons à la connaissance de nos amis et camarades parce qu'il nous semble garder son actualité en cette période où les analyses vieillissent vite…
DM

1. " L'ordre mondial, qui repose sur la superpuissance américaine, est mis à mal. ", cette citation du Monde résume le fait majeur que révèlent les attentats du 11 septembre. C'est un fait dont il nous faut prendre la mesure car il conditionne l'ensemble des rapports politiques et leur évolution. En prendre la mesure signifie situer l'événement dans les transformations en cours, conséquences de la mondialisation, c'est-à-dire du libéralisme impérialiste qui s'est imposé à l'échelle mondiale. Cette question vient au cœur des débats de l'organisation sur la mondialisation. Ce texte ébauche des éléments de réponse en vue de définir les axes politiques de notre intervention.

2. Les attentats de New-York s'inscrivent dans l'évolution de la politique de l'impérialisme dominant comme une de ses conséquences. C'est elle qui les explique, qui donne à cette folie barbare sa rationalité, comme en retour, ils agissent sur elle en révélant et accélérant les transformations en cours tant politiques que sociales et économiques. C'est cette boussole qu'il nous faut garder pour comprendre par-delà la propagande et les masques idéologiques en nous situant du point de vue démocratique, celui des intérêts des travailleurs et des peuples.

3. Les attentats interviennent au moment où l'économie mondiale et plus particulièrement l'économie américaine connaissent une inversion de tendance. C'est en les replaçant dans cette courbe évolutive de la situation mondiale que l'on peut tenter d'en mesurer les effets. Il ne s'agit pas de tenter de prédire les étapes à venir, ni même de décrire différentes hypothèses. Mais de prolonger la courbe pour dégager les tendances afin d'apprécier les conditions nouvelles de la lutte de classe. La mondialisation était déjà la question clé par rapport à laquelle se définissent les différentes forces politiques. Les préparatifs de guerre obligent chacun à dire sa vérité.

4. Les attentats marquent " un nouveau basculement du monde ", dix ans après la fin de la guerre froide. L'impérialisme ne bénéficie plus de cet allié, cause expiatoire de tous les maux du monde qui acceptait de faire la police contre les peuples et les travailleurs, la bureaucratie stalinienne. Ce facteur réactionnaire, élément indispensable du maintien de l'ordre impérialiste, s'est effondré, privant les USA de cet allié complaisant, irremplaçable, à la fois bouc émissaire, excuse, justification et gendarme. Pour faire face à ce vide, les USA ont utilisé pour leur propre compte les restes recyclés des appareils d'Etat du camp soumis à la bureaucratie ou dépendant d'elle, comme dans l'ex-Yougoslavie. Ils ont aussi utilisé les forces réactionnaires susceptibles de soumettre les peuples comme en Afghanistan.

5. Lui explosent aujourd'hui en pleine face ses propres créatures, les régimes réactionnaires qu'il a aidés, financés contre les masses pour garder la maîtrise de la situation au moment de l'effondrement de l'URSS et de l'intégration au marché mondial des Etats nés de la révolution coloniale. Le régime des talibans en Afghanistan en est l'illustration comme Ben Laden.

6. L'objectif du redéploiement américain est de maintenir son hégémonie sur le monde, hégémonie conquise au prix de deux guerres mondiales, des guerres coloniales puis d'un état de guerre endémique. En fait, cette nouvelle stratégie prend acte de son affaiblissement ou, plus précisément, va obliger l'état-major de l'impérialisme à prendre acte des nouveaux rapports de force. La fin de l'URSS et les transformations opérées par la mondialisation ouvrent ainsi une période plus tendue de contestation de l'hégémonie américaine. Les discours de Bush sur la " croisade " et de " l'état de guerre " ont une logique dont les USA n'ont pas la maîtrise. Les préparatifs de guerre créent leurs objectifs dans le même temps qu'ils se déploient. Le Pentagone ne maîtrise pas les engrenages de ce que lui-même est en train de mettre en route. Il le sait, d'où les changements de discours, les hésitations. Mais le plus probable est qu'il fasse le choix de laisser se créer, voire de créer, une situation justifiant une possible escalade militaire.

7. La riposte "va être large, politique, économique, diplomatique, militaire, elle sera non conventionnelle", a déclaré Powell indiquant que la stratégie nouvelle serait globale. Elle ouvre une nouvelle période de tensions et de militarisme. Il ne s'agit pas d'une simple opération de police internationale. Les dirigeants de l'impérialisme sont devant une situation nouvelle, inédite dont ils intègrent les données au fur et à mesure de la marche des événements. Sous couvert de lutte contre le terrorisme qui remplace la lutte contre le communisme, ils mettent en oeuvre une nouvelle offensive contre les peuples pour gagner des positions nouvelles, construire de nouvelles alliances plus solides, asseoir leur domination. Les objectifs politiques sont essentiels et le déploiement militaire doit les servir. George W. Bush a insisté sur la "patience" dont les Américains allaient devoir faire preuve. "Je ne déciderai pas d'un acte symbolique. Notre réponse doit être totale, soutenue et efficace. Nous avons beaucoup à faire et beaucoup à demander au peuple américain. Nous demandons votre patience, car le conflit ne sera pas court…La route vers la victoire sera peut-être longue "

8. La route sera longue et surtout les dirigeants US ne savent ni où elle conduit ni les accidents de parcours. Cette route, personne ne sait grand chose d'elle si ce n'est qu'elle s'inscrira dans la redéfinition des rapports entre les grandes puissances et entre elles et les autres Etats. Le fait que les USA ne peuvent seuls assurer le maintien de l'ordre mondial a pour conséquences la recherche d'alliés, donc le besoin d'associer à sa politique non seulement le monde occidental mais aussi la Russie, la Chine, l'Inde… George W. Bush a ainsi déclaré : "Nous allons continuer à collaborer avec le Pakistan et l'Inde. Nous allons aussi travailler avec la Russie. Nous comptons tisser des liens avec des nations qui nous étaient hostiles, il y a quelques années. " Mais qui dit allié dit concessions, et en conséquence vont se redessiner de nouvelles zones d'influence. Le monde se dégage de la division en deux blocs pour tendre à se restructurer autour des nations dominantes.

9. Cette redéfinition des rapports internationaux est l'inévitable conséquence de la mondialisation. Au centre de ces redéfinitions, se trouvent la question de la construction de l'Europe et, en corollaire, celle des rapports Europe-Amérique, et la question de qui dominera l'Asie, du Japon ou de la Chine. Ces questions vont se poser avec plus d'acuité ayant pour effets immédiats, tensions, pressions, remontée nationaliste… Les effets en retour de la nouvelle situation politique mondiale sur la situation économique sont difficiles à apprécier, si ce n'est qu'il y a accélération et amplification des facteurs convergeant vers une récession voire un krach. Les tensions entre Etats et les tensions sociales qui vont en résulter amèneront les Etats à une intervention croissante dans le domaine économique pour soutenir l'effort d'investissement de leur bourgeoisie, de leurs multinationales afin de faire face à une lutte plus âpre pour les marchés. Cette intervention visera à alimenter les sources de profits du capital financier, sa voracité parasitaire, en aggravant la contradiction fondamentale de l'économie. La construction d'une Europe politique, " étatique " devient une nécessité pressante pour que celle-ci cesse de rester spectatrice, avec tout ce que cela peut avoir comme effet déstabilisant, de crises pour les différents Etats rivaux

10. Les différentes puissances impérialistes n'ont aucune réponse adéquate aux problèmes auxquels elles sont confrontées, aucune solution adéquate, c'est-à-dire démocratique respectant les droits des peuples. Cela signifie que les transformations en cours créent des déséquilibres, des tensions, des instabilités et des crises à travers lesquelles les consciences des peuples elles-mêmes seront amenées à se transformer. La lutte de " la liberté contre la peur ", la lutte pour les droits démocratiques ne pourrait avoir de sens que si les intéressés prennent leur propre destin en main contre les maîtres du monde.

11. Du point de vue des évolutions des consciences du monde du travail et de la jeunesse dans les pays riches, ici, en France en particulier, on assiste à un approfondissement des évolutions qui s'étaient manifestées au début de l'été tant à Gênes que dans la lutte contre les plans sociaux. D'autant que les ravages du laisser-faire au service du libéralisme financier frappent les salariés non seulement par les drames des plans sociaux, de la misère mais aussi dans leur chair même par la dégradation des conditions de travail et de sécurité dont la catastrophe de l'usine AZF de Toulouse est la terrible conséquence.

12. Ce qui implique que la lutte contre la mondialisation impérialiste soit comprise d'abord comme la lutte entre capital et travail, entre patronat et salariés, lutte politique qui englobe la lutte contre le gouvernement et l'Etat qui servent les classes dominantes.
13. La politique des USA, avec moi ou contre moi, oblige les différents courants politiques à l'union sacrée par-delà les frontières. Cet impératif catégorique de la pensée unique et de la politique unique, au nom de la toute puissance de l'économie de marché, oblige les hommes politiques de droite comme de gauche à bien des contorsions dont celles de Hue ou de Chevènement sont une caricature. Mais celles de Jospin ou Chirac hier pleins de compréhension à l'égard des manifestants de Gênes et aujourd'hui fidèles soutiens des USA sont du même acabit. Le mouvement anti-mondialisation est rattrapé par les questions politiques qui imposent des clarifications, des démarcations.

14. Les attaques dont sont l'objet ceux qui contestent la mondialisation impérialiste visent à intimider. Loin de se justifier, il convient de dénoncer ceux qui nous criminalisent parce qu'ils nous craignent car c'est leur propre vérité qu'ils craignent. Ils nous craignent parce que nous sommes une force subversive, démocratique, qui ne craint pas de dénoncer la propagande, l'hypocrisie des hommes politiques, forte de son indépendance morale, intellectuelle et politique vis-à-vis de l'ordre bourgeois.

15. Le nouvel internationalisme n'est pas une conscience morale, mais bien une politique correspondant aux intérêts des travailleurs et des peuples. Il ne dénonce pas les projets militaires d'un simple point de vue pacifiste conseillant un isolationnisme impossible à notre propre bourgeoisie, mais considère celle-ci et ceux qui la servent comme son principal ennemi. Nous opposons à l'union sacrée des partis qui servent les classes dominantes, l'union pour les droits démocratiques des peuples. Nous n'acceptons pas plus " le patriotisme économique " auquel Jospin convie les travailleurs juste au lendemain de la catastrophe de Toulouse que le patriotisme tout court. Les travailleurs ont des intérêts irréconciliables avec ceux des classes dominantes comme de leurs serviteurs politiques.

16. Nous sommes confrontés à une nouvelle période de l'histoire du capitalisme, inédite qui rend caducs bien des raisonnements hérités de la période antérieure. Nous avons à écrire une nouvelle page des luttes du mouvement ouvrier. À l'issue des vingt années de libéralisme économique, les conditions sociales et politiques de l'émergence d'un parti démocratique et révolutionnaire existent.

17. Nous sommes en train de prendre conscience du rôle que les révolutionnaires peuvent jouer, des enjeux actuels. La nouvelle lucidité d'une fraction du monde du travail nous renvoie une image de nous qui n'est plus celle de gauchistes minoritaires mais bien d'un nouveau courant politique jouissant d'une large sympathie. Nous ne sommes plus les critiques de la social-démocratie devenue le social-libéralisme et du stalinisme effondré mais bien l'aile marchante d'une remontée du mouvement ouvrier, préparant sa renaissance. Il devient possible de faire du travail politique notre véritable travail de masse, gagner les consciences à l'idée de la nécessité d'une transformation révolutionnaire. Même dans les luttes quotidiennes le moindre acquis ne sera défendu ou conquis que par les méthodes de la lutte de classe.

18. Notre politique afin d'aider à cette émergence d'une nouvelle force démocratique et révolutionnaire définit nos tâches de construction dans le cadre large de la contestation de la mondialisation impérialiste.
Nous entendons œuvrer dans la mesure du possible à regrouper les forces qui se revendiquent de la révolution dans un cadre démocratique permettant efficacité, expression des divergences, débat, confrontation avec la pratique et offrant un cadre ouvert aux travailleurs et aux jeunes qui se tournent vers nous ainsi qu'aux militants et sympathisants en rupture avec la gauche gouvernementale.
Plus largement, nous essayons de regrouper sur les lieux de travail ou les quartiers les forces pour lutter pour les droits sociaux et démocratiques.
Cette politique prend en compte le fait que ces droits sont de plus en plus incompatibles avec la perpétuation de la domination de l'oligarchie financière. La défense conséquente de ces droits nécessite une rupture avec l'ordre établi. Les droits collectifs sont incompatibles avec l'appropriation privée.

19. Notre intervention dans le mouvement anti-mondialisation se situe dans cette perspective générale. Nous ne saurions nous limiter à une définition étroite du mouvement anti-mondialisation. Il regroupe tout autant les mobilisations des jeunes, l'activité de comités ou des militants d'Attac, les luttes contre les plans sociaux…Quels que soient le niveau ou le lieu de notre intervention en son sein, nous avons une cohérence politique en tant que révolutionnaires. Nous avons une seule orientation, construire un mouvement internationaliste sur des bases de classe et démontrer, illustrer l'incompatibilité entre les droits démocratiques et sociaux comme entre les droits des peuples, l'établissement de relations démocratiques entre les peuples et la domination d'une oligarchie financière qui soumet les Etats à ses intérêts privés et parasitaires. La mondialisation et ses conséquences dramatiques mettent à l'ordre du jour une nouvelle révolution tout en en créant les conditions sociales et politiques.

Intervention de la LCR a un "forum contre la guerre "

Ce texte est celui de l'intervention de Valérie Héas au nom de la LCR au " forum contre la guerre ", débat unitaire organisé à Bordeaux le 14/11/01 par Attac, la FSU, la LCR, Tchernoblaye

Dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 novembre, malgré les injonctions adressées par Bush à l'Alliance du Nord de ne pas entrer dans la capitale afghane avant qu'une solution politique ne soit trouvée - de façon à ce que le départ des taliban n'entraîne pas un vide politique qui pourrait être dangereux pour les intérêts américains -, celle-ci a pris Kaboul et serait maîtresse d'environ 80% de l'Afghanistan.
Va-t-on vers la fin de la guerre ou au contraire vers un possible élargissement du conflit ?
La chute de Kaboul a peu de chances de nous rapprocher de la fin de la guerre étant donné qu'il n'est pas question pour les grandes puissances de laisser la population afghane régler elle-même son sort. La victoire de l'Alliance du Nord, " collection de seigneurs de guerre ", selon les termes d'un journaliste du Monde, suscite légitimement méfiance et réserve parmi la population qui n'a pas oublié la féroce répression entre 1992 et 1996 quand l'ex-Commandant Massoud était ministre de la Défense d'un gouvernement qui pourchassait les populations pachtouns, ou azaras (50 000 morts). La joie montrée à la télé se manifeste essentiellement dans les quartiers tadjiks dont les habitants ont la même nationalité que les soldats vainqueurs.
La défaite, encore partielle, des taliban, pose le problème d'une possible extension du conflit au Pakistan voisin dont une minorité importante de la population (21 millions) appartient au même peuple des Patchouns que les taliban, à tel point que des renforts de troupes viennent d'être envoyées à la frontière.
Quelle que soit la solution que les Etats-Unis et l'ONU sont péniblement en train d'essayer d'élaborer, il est certain que sa principale raison d'être sera de tenir compte des intérêts américains. Les Etats-Unis veulent faire de l'Afghanistan une de leurs bases permanentes comme point d'appui pour contrôler les peuples de la région ; c'est le véritable objectif de cette guerre, et non, bien sûr, s'attaquer aux réseaux ben Laden qu'ils ont eux-mêmes soutenus et manipulés jusque il y a peu, ni de faire tomber la dictature moyenâgeuse des taliban dont ils avaient salué l'arrivée au pouvoir à Kaboul en 96. Même si la prétendue nécessité d'arrêter ben Laden est le prétexte que lui-même leur a donné et la liquidation des talibans le passage obligé, les véritables objectifs ne sont pas là.
Nous l'avons dit et redit, et toutes les organisations présentes ce soir sont d'accord sur ce point : nous avons tous été choqués par les attentats du 11 septembre et notre solidarité pleine et entière est allée à ceux qui en ont été victimes. Ceci dit, cette révolte ne doit pas nous aveugler : l'agression impérialiste n'est pas une réponse légitime au terrorisme.
La guerre contre l'Afghanistan ne vise pas à l'éradiquer comme le prétendent, tous unis derrière Bush, la grande majorité des dirigeants, pour tenter d'avaliser cette guerre aux yeux de leur opinion. Elle s'inscrit dans la logique de la mondialisation, responsable à l'échelle du globe d'une offensive libérale sans précédent contre les salariés et les peuples. Cette marche forcée se fait de façon chaotique, à l'aveugle, occasionnant une instabilité économique qui pousse à une remise en cause des rapports de forces issues de la 2ème guerre mondiale, dix ans après la fin de la Guerre froide et l'effondrement de l'URSS. A partir de là, la première puissance économique mondiale prend prétexte des attentats du 11 septembre pour se redéployer.
Comme s'interroge le Monde diplomatique de ce mois-ci : " une seule puissance peut-elle gérer la planète ? ".
La situation est nouvelle et paradoxalement, la puissance américaine est fragilisée par la perte de son alliée, l'ex-URSS, qui lui avait sauvé la mise maintes fois en faisant la police contre les peuples et les travailleurs dans sa sphère d'influence. D'où la recherche d'alliés tout azimut pour maintenir l'ordre mondial. Une redistribution du rapport des forces est en train de se discuter. Il y a besoin d'associer, non seulement l'Europe - dont le soutien sans faille n'élimine pas, mais au contraire exacerbe, les rivalités inter-européennes - mais aussi la Russie, la Chine, l'Inde. C'est la raison par exemple pour laquelle Poutine est reçu, avec tous les égards, dans la ferme texane de Bush qui tient à l'associer à tout projet d'un règlement dans cette région limitrophe des ex-Républiques d'Asie centrale. Quant au général Pervez Moucharraf, dictateur du Pakistan promu démocrate, il recevra un milliard de dollars d'aide et promesse lui a été faite d'un rééchelonnement de la dette en contrepartie de son soutien.
Mais le Pentagone ne maîtrise pas entièrement, loin s'en faut, la nouvelle donne. Les volte-face dans les déclarations, les hésitations, en témoignent.
Les relations entre les USA, les autres gouvernements et l'ONU qui tient en ce moment sa 56è assemblée générale, sont le cadre où tentent de se mettre en place les nouveaux rapports de forces.
Bush a ouvert la séance de samedi dernier en déclarant : " le temps de la commisération est passé, le temps de l'action est venu ". Ce ton martial cache difficilement à quel point la situation lui échappe et l'oblige à envisager les rapports de forces au jour le jour. Même pour ceux qui sont les " maîtres du monde ", la tâche est immense et ils sont contraints de laisser se créer, ou même de créer, une situation grosse de dangers où les engrenages poussent à des fuites en avant incontrôlées.
A une large échelle, se révèlent les contradictions entre ce que les grandes puissances prétendent représenter, la démocratie, la liberté, la paix, et la réalité qui est de renforcer leur coalition contre les peuples. Leurs préoccupations affichées, la lutte contre le terrorisme, l'aide humanitaire, l'après-taliban, la reconstruction de l'Afghanistan, sont le ciment qui les unit mais en aucun cas des solutions pour les peuples.
L'ONU elle-même, qui prétend contribuer à la paix, a légitimé la guerre contre l'Afghanistan à la veille de son déclenchement (résolution 1373), le lendemain en déclarant qu'elle était de la " légitime défense " ( article 51 de la Charte), et depuis. Mais ce n'est pas une simple opération de police déclenchée pour arrêter des terroristes dont il s'agit, mais bien d'une guerre contre l'un des peuples les plus pauvres de la planète pour défendre les intérêts politiques et économiques de la première puissance.
Plus de 5 semaines après, " nous ne gagnerons durablement la lutte contre toutes les formes de terrorisme que si nous sommes capables de les priver de leur terreau, de les éradiquer au sens propre du terme. Cela suppose ni plus ni moins que de changer de monde ". Ce n'est pas la LCR qui le dit mais le représentant de la France à l'ONU !
En fait, ce à quoi se prépare l'ONU, comme elle l'a fait de nombreuses fois dans le passé, c'est de servir de couverture à l'occupation de l'Afghanistan par la coalition mise en œuvre par les Etats-Unis.
Aujourd'hui, ce sont les soldats américains qui arment, habillent, nourrissent et encadrent les troupes de l'Alliance du Nord : l'armée américaine a trouvé ses supplétifs même si elle craint de ne pas pouvoir totalement les contrôler.
Pour l'étape suivante, il faut trouver dans un cadre international, une légitimité à l'occupation du territoire afghan,
C'est cela que nous ne pouvons pas accepter : être les complices par l'intermédiaire du gouvernement français, qui mène un double jeu. Il soutient totalement les visées impérialistes tout en prétendant rechercher des solutions politiques.
L'occupation de l'Afghanistan n'est pas une solution, pas plus qu'il n'y a eu de solutions trouvées au Congo, en Palestine, ou ailleurs. Elle créera au contraire une situation permanente d'instabilité et de guerre dans la région.
Cela résulte d'un choix délibéré des Etats-Unis qui essaient d'enrôler le monde entier pour défendre leur volonté inépuisable d'hégémonie et de domination. Ils sont engagés dans une guerre totale, " politique, économique, diplomatique, militaire, non conventionnelle " comme l'a déclaré Colin Powell.
La situation qui est en train de se créer est lourde de dangers. Seule l'intervention des travailleurs et des peuples pour leurs droits démocratiques peut faire obstacle à la logique de cette mondialisation qui ne se contente plus d'être économique mais qui est aussi militaire.

Livre : " Les dollars de la terreur - Les Etats-Unis et les islamistes "

Le livre " Les dollars de la terreur - Les Etats-Unis et les islamistes " de Richard Labévière (éditions Grasset), publié en 1999, vient d'être réédité. Il éclaire d'une riche série de faits les liens entre les mouvements islamistes et l'impérialisme américain, véritable acte d'accusation d'une politique de manipulation dont on voit aujourd'hui les dégâts collatéraux. Au centre de ce réseau de liens, une des pires dictatures islamistes, l'Arabie saoudite dont les Etats Unis ont fait une des cartes maîtresses de leur diplomatie du dollar et du pétrole.
Au cœur des préoccupations américaines, la volonté de contrecarrer les tentatives d'indépendance relative des mouvements et Etats nationalistes arabes qui affichaient une volonté progressiste et émancipatrice. Au cœur aussi de leurs préoccupations, la volonté d'affaiblir l'URSS, puis, celle-ci effondrée, de trouver à peu de frais des alliés contre les populations.
" Plus impériale que jamais, écrit Richard Labévière, l'Amérique veut engranger les dividendes de la fin de la guerre froide qu'elle interprète comme sa seule victoire. Ainsi, elle prétend conclure la réalisation d'un ordre mondial imaginaire conforme à ses seuls intérêts. Pour sa mise en œuvre, les Etats-Unis renouent avec l'esprit pionnier et religieux des premiers américains…les " Afghans " qui les ont aidés à vaincre les Soviétiques peuvent encore leur rendre beaucoup de services. Et ce ne sont pas quelques " dysfonctionnements ", aussi malheureux soient-ils, qui entraveront la marche de ce destin voulu par Dieu… " On connaît la suite...
Ce livre permet de comprendre les enchaînements qui ont conduit à la guerre actuelle, la folle logique qui explique les attentats de New-York, prétexte au redéploiement militaire impérialiste, l'effroyable cohérence de ces enchaînements. En expliquant, il rend insupportable la lucidité cynique des maîtres du monde qui se jouent des peuples.
Il décrit " un affairo-islamisme qui se sécularise dans les filières transnationales du crime organisé, à l'abri des paradis fiscaux " ou " la tyrannie des Taliban ", " les mercenaires des grandes compagnies pétrolières font la loi pour tenter de contrôler l'ancienne " route de la soie ", voie royale ouvrant sans doute, les portes de la Chine ".
Il dénonce " le règne sans partage d'une mondialisation incontrôlable, aux mains des mafias d'affaires et des fantasmes religieux" dans laquelle Oussama Bin Laden " le banquier de la Jihad " occupe une place dont la CIA ne pouvait rien ignorer.
" L'ivresse du dollar-" in God we trust "- balaie tout sur son passage : frontières, institutions, culture, Etats et nations ", écrit-il, dans ce livre que l'on croirait daté d'aujourd'hui tellement sa lucidité est prémonitoire. Il nous convainc aussi que les dramatiques développements actuels conduisent probablement à une extension de la crise.
YL

Présidentielle : le parti des travailleurs en jeu

La LCR débat depuis longtemps déjà de la question d'un nouveau parti. Le besoin d'un rassemblement des forces anticapitalistes et révolutionnaires s'impose aujourd'hui à la Ligue comme aux yeux de nombreux travailleurs et jeunes. Il est toutefois significatif que les rares fois où il est fait référence au parti à construire dans les publications et interventions de la LCR, c'est au mieux pour en évoquer la perspective, nullement pour en souligner l'actualité. La revendication d'un parti défendant jusqu'au bout les intérêts de la classe ouvrière se trouve souvent remisée au second plan, loin derrière notre programme économique et social.
Le quatre pages de la campagne présidentielle ne lève pas cette ambiguïté, malgré un appel à " construire ensemble une nouvelle force politique ". Il traduit, en revanche, notre difficulté à articuler notre projet avec la nécessité d'un parti des travailleurs. La campagne doit être l'occasion de montrer à quel point son absence pèse. Et les éléments ne manquent pas ! Le mouvement de novembre-décembre 1995 d'abord, les années Jospin ensuite : on peut multiplier à l'infini les exemples indiquant que ce n'est pas la combativité qui fait défaut mais un parti des luttes, une direction décidée à ne rien lâcher. Et s'il est permis de douter qu'un parti ouvrier de masse émerge à brève échéance, faire de l'exigence d'un tel parti un point central de notre campagne ne peut être tenu pour dérisoire.
L'enjeu est de taille. L'effondrement de l'URSS et du bloc de l'Est a fait sauter la chape de plomb qui pesait depuis des décennies sur le mouvement ouvrier, faisant voler en éclats les structures traditionnelles d'encadrement de la classe ouvrière, politiques comme syndicales. La crise qui frappe le PCF et, à l'instar de la CGT, les formations historiquement proches de lui, est la plus flagrante. Les répercussions de la chute du stalinisme n'en sont pas moins profondes au sein du PS. Les mutations du PCF et du PS se nourrissent. En France comme ailleurs, les transformations touchant les deux courants n'ont bien sûr pas débuté en 1991 - ni même en 1981 ! Les liens historiques, politiques et sociologiques entre les deux organisations limitaient, néanmoins, jusqu'alors les évolutions possibles à l'intérieur de chaque camp. Délestée de son frère ennemi, la social-démocratie peut se déporter de plus en plus sur la droite, rompre les dernières amarres qui la liaient au mouvement ouvrier, sans s'inquiéter d'un possible renforcement électoral ou militant de partis communistes à l'agonie. Et le social-libéralisme aspire dans son sillage les partis communistes : Robert Hue, comme de nombreux dirigeants communistes dans le monde, lorgne l'espace laissé vacant par les sociaux-démocrates… La présence de la gauche plurielle aux affaires en France rend compte de ces évolutions et les accélère.
L'effacement des appareils réformistes libère l'espace politique pour qu'une nouvelle organisation de masse et radicale émerge : un parti des travailleurs, un parti révolutionnaire de masse. Le succès n'est évidemment pas assuré. Le réformisme est affaibli dans sa représentation politique ; il n'en demeure pas moins vivace idéologiquement. Néanmoins, les signes de la sympathie grandissante à l'égard de l'extrême-gauche et de ses idées se multiplient depuis 1995. La percée électorale de LO puis de la Ligue, consolidée scrutin après scrutin, en est la principale confirmation ; en réalité, elle n'est que la plus visible. La possibilité offerte à des militants révolutionnaires d'accéder à des responsabilités syndicales au sein de la CGT, par exemple, atteste d'une autre manière de l'affaiblissement des réformistes. À elle seule, l'émergence d'un mouvement social revendiquant son autonomie des partis rend compte de la restructuration en cours du mouvement ouvrier. Il est significatif qu'en une dizaine d'années aient émergé, parfois à l'initiative de militants de la Ligue, toujours avec leur participation, des structures tel AC !, DAL, Ras l'Front, SUD, etc. sans même parler d'ATTAC. Tous ces éléments convergent. Ils soulignent les responsabilités nouvelles qui incombent désormais aux révolutionnaires et en premier lieu à la LCR.
La Ligue doit relever ce défi. Elle est la seule en mesure de fédérer des courants issus du trotskysme ou d'origines différentes : elle a d'abord su maintenir un collectif militant qui en fait une des principales forces de l'extrême-gauche et une référence pour des générations de militants ; elle incarne également un esprit d'ouverture au monde et aux autres qui contraste avec les traditions de LO ou du PT ; elle assure, surtout, à la différence de tous les autres groupes, les garanties démocratiques nécessaires à la réussite de l'entreprise. La campagne présidentielle offre l'opportunité non seulement que la LCR se déclare prête à franchir un cap, mais montre par son discours et ses actes sa volonté de s'ouvrir. Le temps des atermoiements n'est plus de saison. Le succès d'ATTAC - 30 000 membres revendiqués moins de quatre années après sa création - souligne la disponibilité d'une frange significative de la jeunesse et du monde du travail pour l'action collective ; elle témoigne également des difficultés de l'extrême-gauche à représenter ce renouveau du mouvement ouvrier. Depuis 1995, la Ligue se renforce, mais sans que la progression de ses effectifs ou de sa presse suive la même pente que celle de ses résultats électoraux. L'écart est frappant. L'audace des fondateurs d'ATTAC en juin 1998 tranche avec la timidité qu'exprime l'extrême-gauche devant les possibilités ouvertes par la chute du stalinisme. À elle seule l'hémorragie militante du PCF révèle que plusieurs centaines de milliers de militants sont potentiellement en attente d'une alternative à la politique gestionnaire de Robert Hue et consort.
Les prochains mois offrent l'occasion de prendre des initiatives, mesurées mais explicites, allant dans le sens du rassemblement des forces. La Ligue doit formuler une perspective, offrir un débouché, qui soit en mesure de cristalliser autour d'un programme anticapitaliste les travailleurs et les jeunes qui se détournent de la politique qu'incarnent le PS et le PCF. Nous devons marteler qu'indépendamment du résultat entre Chirac et Jospin, entre la droite et la gauche institutionnelle, la tâche est de préparer la riposte aux attaques patronales et gouvernementales que le retournement de conjoncture annonce. Le quatre pages de campagne est loin d'exprimer cette priorité. Notre ton doit être plus incisif. Nous devons illustrer nos critiques du bilan de la gauche plurielle, souligner le caractère antiouvrier des années Jospin, rappeler constamment que la remise en cause de nos acquis est facilité par l'absence d'un front du refus, d'un parti unifiant les revendications, traçant le chemin des luttes.
Il n'est pas indifférent que les révolutionnaires, Olivier et Arlette, la LCR et LO, rassemble des millions de voix aux élections en 2002 ; il est autrement plus important que les bons scores accumulés s'accompagnent de la création d'un parti dépassant les rangs de l'extrême-gauche. Le positionnement arrêté en juin dernier par la conférence nationale de la LCR est en ce sens un appui incontestable. Nous avons - enfin ! - assimilé que, dans la période actuelle, il ne s'agit pas de développer une politique de front unique visant à dégager des courants encore illusionnés par la gauche plurielle mais, qu'au contraire, il est désormais question de regrouper les couches déjà en rupture avec la politique du PS, du PCF et des Verts. En clarifiant nos consignes de vote de second tour, nous sommes en situation de polariser ces larges secteurs de la classe ouvrière et de poser les premiers jalons du futur parti.
La division de l'extrême-gauche assumée par LO ne facilite pas l'union, ce n'est rien de le dire. La Ligue ne doit nullement se départir du profil unitaire que les élections européennes avaient tracé et rappeler, autant que cela est nécessaire, que la présence de deux candidats à la présidentielle résulte d'un choix de LO que nous regrettons. Mais l'essentiel est de (re)tisser les liens sur le terrain - électoral et des luttes - avec la formation d'Arlette et ses sympathisants afin de couper l'herbe sous les pieds de ceux qui chercheraient à nous opposer. La compétition électorale ne doit pas nous faire perdre de vue les enjeux stratégiques. L'unité des révolutionnaires est fondamentale pour offrir à nos idées une base militante suffisamment crédible, donnant ainsi à des milliers de travailleurs et de jeunes l'envie de s'engager. Affirmer notre unité est aussi primordial face aux travailleurs que les querelles entre trotskystes rebutent depuis toujours. Finalement, créer un front des révolutionnaires est un élément crucial pour légitimer le pôle portant l'exigence d'un parti des travailleurs. Qui peut croire que le projet d'une vaste union dans un parti ouvrier de masse peut se conjuguer avec la désunion de ceux-là mêmes qui en défendent le principe ?
Les 1 600 000 voix rassemblées sur son nom avaient poussé Arlette Laguiller à lancer un appel à la construction d'un parti des travailleurs au soir du premier tour de la présidentielle de 1995. À peine explorée, l'idée s'est perdue, la direction de LO tentant même de faire passer l'appel d'Arlette pour un simple appel propagandiste. La Ligue ne doit pas attendre le soir du premier tour. Cet appel doit traverser notre campagne. Olivier, la Ligue doivent être identifiés à cet objectif. Le développement des comités de soutien est une tache prioritaire, non pour dissoudre la LCR dans la campagne, mais pour associer son réseau de sympathisant à son développement, à l'émergence d'une force nouvelle. Nous devons être à l'initiative, offensifs. Nous avons les moyens de rassembler en nombre syndicalistes et associatifs, travailleurs et jeunes. C'est non seulement nécessaire, c'est possible.

Serge Godard