Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°14
31 mai 2002

Sommaire :

Une occasion manquée qui n'est pas encore perdue

Le PS vers l'achèvement de sa mutation et la gauche vers sa recomposition ?
Pour donner une majorité à Chirac, la droite ne s'embarrasse pas du centre

Analogie avec les années 30, la nécessaire clarté


Une occasion manquée qui n'est pas encore perdue

L'ensemble de la presse se plaît à souligner que l'extrême-gauche se présente désunie aux élections législatives.
Arlette Laguiller et LO le justifient, affichant même un certain contentement. Les divergences seraient trop importantes et chacun peut ainsi s'exprimer.
La LCR a proposé un accord de répartition aux Législatives sans proposer une plate-forme politique qui aurait permis d'inscrire cette démarche dans une perspective politique commune. Cela n'aurait certes rien changé mais nous aurait mis dans une position plus offensive.
Cette situation repose la question de l'unité des révolutionnaires, politique vaine, étape incontournable ou orientation politique ?
Aborder cette question nous ramène d'abord quelques mois en arrière pour noter que le succès de la campagne de Besancenot n'invalide pas le raisonnement de ceux qui voulaient faire d'Arlette la candidate unique sinon unitaire de l'extrême-gauche.
Il s'agit de se poser le problème en fonction des intérêts généraux du mouvement et non en fonction des seuls intérêts des organisations telles qu'elles existent. Notre organisation n'a pas pensé avoir la force d'assumer cette orientation pour peser sur LO, l'influencer en se donnant les moyens d'être présente le plus largement possible aux Législatives. Nous avons assumé ce choix et nous l'assumons compte tenu du refus méprisant de LO ne serait-ce que de discuter. Nous avons pris notre part de travail dans son succès, mais cela ne signifie pas automatiquement qu'il n'y avait pas une autre politique possible.
Paradoxalement même, le succès de notre campagne montre qu'une telle orientation non seulement n'était pas sans fondement mais aurait été, du point de vue des intérêts généraux du mouvement, la meilleure réponse si nous en avions eu la force. En effet, ce succès est un élément positif parce qu'il est apparu comme notre réponse au sectarisme de LO sur le même terrain de classe et de rupture avec la politique des partis de la gauche plurielle.
Le besoin d'unité, le dynamisme de la démocratie ont été les atouts de la campagne d'Olivier, il n'était pas impossible de faire qu'ils s'expriment dans le cadre d'une candidature unique. C'était certes une gageure, mais finalement c'est celle qu'a relevée la candidature d'Olivier.
L'écho qu'elle a rencontré ne se comprend qu'en l'inscrivant dans une confrontation politique au sein de l'extrême-gauche avec LO.
La tentation est forte, à partir de ce succès, d'entériner la division en trouvant une justification dans l'attitude de LO. Ce serait une erreur. Bien au contraire, il s'agit maintenant de garder le cap d'une politique unitaire, démocratique et révolutionnaire.
Cette bataille pour que notre succès ne devienne pas un élément nouveau de division mais joue un rôle unificateur est une bataille d'orientation : quel parti voulons-nous construire, un parti de lutte de classe ou un parti à la gauche de la gauche aux délimitations politiques floues.
L'épisode du vote Chirac illustre parfaitement les dangers qui nous guettent.
La Ligue a cédé aux pressions du moment en se rangeant, certes en s'en défendant, dans le camp du vote républicain. Il y a là un faux pas dont la logique, si nous lui laissions faire son mauvais travail, nous détournerait de l'unité des révolutionnaires pour lui substituer une politique visant à la constitution d'une nouvelle force aux contours flous et indéfinis s'inscrivant dans les recomposition au sein ou en marge de la gauche désunie et défaite.
Que de nombreux travailleurs, jeunes, voire de nombreux militants au sortir d'un longue période de recul, puis d'années de cohabitation droite-gauche aient cru utile de voter Chirac, n'est pas surprenant. C'est même l'inverse qui eut été étonnant.
Nous les comprenions, mais nous devions et devons leur dire la vérité : Chirac utilisera, utilise aujourd'hui, leur voix pour en faire un plébiscite en faveur d'une politique réactionnaire. La progression des idées réactionnaires dont Le Pen fait son fonds de commerce est le résultat de la politique de la bourgeoisie que servent l'ensemble des partis gouvernementaux.
Le populisme de droite fait le lit du populisme fasciste, la seule force capable d'enrayer cette évolution est la lutte de la classe des travailleurs.
Pour préparer cette lutte, il nous faut préserver notre pleine indépendance politique et organisationnelle.
LO minimise le danger représenté par l'extrême-droite pour justifier sa position, c'est une erreur qu'elle tente de masquer par des couplets de morale.
Minimiser le danger Le Pen, ou de façon plus globale, la montée des idées réactionnaires, est aussi une façon pour la direction de LO de masquer sa dérobade face aux propositions de la Ligue alors que son influence la mettait en position de prendre, elle, l'initiative.
Cela aurait voulu dire être capable de discuter politique, d'apprécier les transformations résultant de l'effondrement du stalinisme… Figée sur elle-même, la direction de LO a perdu l'initiative. La Ligue malgré le faux pas de l'appel au vote pour le 5 mai, doit prendre le relais et ouvrir une perspective pour l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Nous sommes devant la tâche de formuler une orientation définissant un cadre politique et organisationnel au contenu de classe clair pour regrouper les forces.
L'unité est une orientation politique qui ne s'oppose pas mais aide à la construction d'une Ligue ouvrière et populaire susceptible de devenir un axe de regroupement.
De ce point de vue, nous sommes en plein accord avec les camarades de la minorité de LO quand ils écrivent dans Lutte de classe : " En fait il y a une bataille politique à mener au sein de l'extrême-gauche, d'une organisation à l'autre, certes, mais aussi au sein de chaque organisation, pour constituer ce front des révolutionnaires susceptible de constituer la seule véritable force d'opposition politique aux appareils politiciens de droite et de gauche, dans laquelle pourrait se reconnaître les couches les plus opprimées et exploitées de la population. "
L'avenir appartient à cette politique, et il est riche de possibilités, et aussi symbolique, qu'au sein de la Ligue comme au sein de LO s'exprime et se renforce le courant d'idée qui vise au dépassement des deux organisations à travers un front des révolutionnaires.
Nous pensions pour notre part que cette perspective était déjà à l'ordre du jour au moment des élections au parlement européen en 99. Il est évident que si le mouvement révolutionnaire avait su créer un cadre de coopération et de débat il aurait démultiplié ses forces. Il lui a manqué l'audace, mais surtout la compréhension des transformations en cours.
Dès le lendemain des élections législatives, à la lumière de la photographie des rapports de forces et des évolutions que montreront les résultats, un large débat va s'ouvrir au sein du mouvement ouvrier. Le contenu de ce débat est comment faire de l'extrême-gauche une véritable force politique répondant au besoin du mouvement social.
Le bilan de la gauche plurielle ou unie, de la gauche gouvernementale n'est, lui, plus à faire, elle est jugée et rejetée.
Notre responsabilité est de formuler et de mettre en œuvre notre propre projet politique sans nous laisser détourner de notre travail par le chant triste de vieilles sirènes.
En révolutionnaires pleinement confiants dans leurs idées et dans les travailleurs, riches de l'envie d'entreprendre, de construire du neuf, nous avons l'ambition de mettre en œuvre, à travers le débat démocratique, les réponses au problème de l'heure.
Le danger serait de craindre de changer et d'apprendre, de ne pas oser prendre le risque de la critique.
Devant nous s'ouvre une période entièrement nouvelle, nous voulons en être les acteurs.
Cela signifie inscrire notre travail dans ce qu'avait été la campagne d'Arlette Laguiller en 95, ce que fut celle d'Olivier Besancenot en 2002 pour faire du mouvement révolutionnaire un véritable mouvement de masse.
L'écho rencontré par la campagne de la LCR s'inscrit dans celui rencontré par celle d'Arlette en 95 et aussi en 2002, il lui est complémentaire et indique la voie du dépassement vers une nouvelle force démocratique et révolutionnaire.
Certes, les deux électorats ne sont pas les mêmes, de fait, mais ils participent du même mouvement, de la même évolution des consciences au sein du monde du travail.
Il serait erroné de les opposer, il ne suffit pas de les additionner de façon arithmétique, faut-il encore analyser les évolutions qu'ils expriment. Les militants de LO ont à en tirer les conclusions, nous, militants de la Ligue, à mesurer les nouvelles responsabilités qui leur incombent.
Nous avons un piège devant nous que la direction de LO s'ingénie à tendre, par son sectarisme et son agressivité. Eviter ce piège, c'est comprendre ce que les électeurs ont voulu exprimer par leur vote, un même désaveu de la gauche, un même esprit de classe plus une volonté de débat, de démocratie, de rupture avec les méthodes des vieux partis du réformisme stalinien ou social-démocrate.
La complémentarité des votes se conjugue dans un rejet du réformisme. Ce rejet n'a pas eu le temps de se transformer en une authentique conscience de classe dégagée des préjugés hérités de décennies de collaboration de classe.
Il est évident que le meilleur moyen d'y aider est de conjuguer les efforts de toute l'extrême-gauche pour qu'émerge cette force nouvelle, indépendante, confiante, convaincue que cette société n'est pas réformable. C'est la politique que nous avons à mettre en œuvre et chacun prendra ses responsabilités.
Si nous n'étions pas capables de cela, ce qui n'était qu'une occasion manquée deviendrait un lourd handicap. Prendre argument de cette occasion manquée pour remettre en cause une politique unitaire en direction de LO au profit d'alliés qui ont soutenu une politique hostile au monde du travail et à l'ensemble de l'extrême-gauche serait tourner le dos à nos responsabilités.
Le sectarisme politique de LO est un problème du point de vue des révolutionnaires et du mouvement ouvrier. Ceux qui ont mené au gouvernement une politique contre le monde du travail en s'appuyant sur l'Etat et ses bandes armées sont des adversaires. Mettre ne serait-ce que sur le même pied nos rapports avec LO et les secteurs dits critiques du PC, des Verts ou du PS reviendrait à adopter les lunettes déformantes du réformisme.
Nous ne pouvons travailler qu'avec ceux qui formulent une critique radicale de la politique de participation au gouvernement de la bourgeoisie.
Le moment est venu de surmonter nos faiblesses pour avoir une politique offensive qui dessine les contours de cette nouvelle force sur des bases de classe pour prendre l'initiative vis-à-vis de LO comme vis-à-vis de tous ceux qui regardent vers les révolutionnaires et rompent avec les partis de la gauche gouvernementale.
Yvan Lemaitre


Le PS vers l'achèvement de sa mutation et la gauche vers sa recomposition ?

Au Parti socialiste, ce n'est bien sûr pas l'heure de se déchirer en public, surtout quand on prône l'unité à ses partenaires, mais il a suffi que François Hollande s'affirme comme le Premier ministre naturel en cas de victoire de la gauche pour qu'aussitôt se fassent entendre des voix discordantes ou des silences éloquents. Strauss-Kahn s'est récrié qu'il n'y avait aucune " automaticité " tandis que Fabius, interrogé à ce sujet, s'est abstenu de répondre.
Hollande profite du vide laissé par Jospin pour essayer de s'imposer à la tête du PS et pour l'heure, personne ne lui dispute cette position plutôt inconfortable. Car ce qui est en jeu entre les caciques du PS, ce n'est certainement pas le poste de Premier ministre - bien peu croient à une victoire de la gauche - ni la direction de la campagne électorale actuelle, mais bien, à plus long terme, la mainmise sur le parti, en tant que tremplin vers la prochaine présidentielle, en 2007.
Au-delà des appétits des uns et des autres, c'est la transformation du Parti socialiste qui est en question, ou plus exactement, une mutation qui viendrait entériner l'évolution qu'a accélérée sa gestion des affaires de la bourgeoisie en tant que responsable direct de la mise en oeuvre de la mondialisation capitaliste. Fabius et Strauss-Kahn entendent bien tirer les leçons de la défaite pour faire prévaloir la nécessité d'un parti qui se présente ouvertement comme acquis au libéralisme, un " parti de la réforme libérale " en quelque sorte.

La fin d'un cycle d'illusions
Mais il ne s'agirait en somme que de mettre en conformité les dehors et le visage du Parti socialiste avec le contenu réel de la politique qu'il mène depuis plusieurs années.
Serait ainsi clos le cycle qui avait vu la renaissance d'un Parti socialiste aux lendemains de 1968, alors que l'ancienne SFIO était tombée au plus bas du discrédit dans les couches populaires après avoir mené les sales guerres coloniales de la IVème République et ouvert la voie au coup d'état de De Gaulle en 1958.
Grâce à son alliance avec le Parti communiste, qui joua le rôle indispensable d'effaceur, Mitterrand, l'un de ces anciens ministres du colonialisme français, pouvait mettre la main sur le Parti socialiste et afficher une prétendue " rupture avec le capitalisme ". C'est ainsi que l'Union de la Gauche incarna pour beaucoup de travailleurs les espoirs nés de la révolte de la jeunesse étudiante et de la grève générale ouvrière en mai 1968, que le réformisme reprit des couleurs, sous la forme du credo d'un interventionnisme de l'Etat que tous les dirigeants de la bourgeoisie, et De Gaulle en premier lieu, avaient été contraints d'utiliser pour défendre les intérêts de leur classe.
Mais l'arrivée de l'Union de la gauche au pouvoir, en 1981, coïncida avec les débuts d'une offensive systématique menée par les bourgeoisies impérialistes contre les travailleurs et les peuples, pour rétablir le taux de profit, à la suite de la deuxième grande récession économique du début des années 1980. Le Parti socialiste et le Parti communiste montrèrent là une fois de plus leur utilité : ce sont eux qui firent accepter les sacrifices qu'il s'agissait alors d'imposer à la classe ouvrière.
Du tournant de la rigueur en 1983 à la conversion au libéralisme en 1997, en passant par la réhabilitation de la Bourse et de l'initiative privée sous Bérégovoy, le Parti socialiste a épuisé le crédit qu'il avait retrouvé auprès des couches populaires. L'effondrement du Parti communiste, auquel il a largement et consciemment contribué, a accéléré cette évolution, dont Fabius et Strauss-Kahn souhaitent prendre acte.
Mais ce qui est déterminant, c'est le constat, enregistré par des millions de travailleurs, de la faillite des prétentions réformistes, alors que le capitalisme, affranchi de la pression des classes ouvrières et des peuples, s'affirme sans fard comme un système brutal et cynique d'exploitation et d'oppression et que l'Etat, auquel s'étaient voués les partis sociaux-démocrates et staliniens, se dépouille de toutes ses attributs sociaux pour ne conserver que des fonctions répressives, avec au mieux, un rôle de dame patronnesse.

La gauche vers sa recomposition
Il n'en reste pas moins que si le Parti socialiste achève sa mutation vers un parti ouvertement social-libéral se libérera en même temps un espace pour une nouvelle gauche " réformiste ". D'autant que personne ne connaît ce qui sortira de cette mutation qui risque de ressembler à une décomposition…
Quelle que soit, en effet, la configuration qui sortira des élections législatives, il est très probable que le Parti communiste, dans son ensemble, ne figurera pas dans la recomposition d'une alternance gouvernementale à la Fabius. Sa direction a d'ailleurs déjà pris les devants et envisagé, une fois l'épisode des Législatives - où il s'agissait de tenter de sauver quelques postes de députés - passé, de travailler et d'étudier des recompositions possibles avec d'autres forces politiques. Notamment - Marie-Georges Buffet l'a envisagé de façon explicite dans l'Humanité -, avec la LCR. Des cadres du PS, également, pourraient tenter cette aventure, en misant sur un créneau qui leur paraît le mieux à même de satisfaire leurs ambitions personnelles.
Qu'en sortira-t-il ? Nous verrons bien, une fois les élections législatives passées. Mais il est certain que cette recomposition " de gauche " aurait comme fonction essentielle de jouer un rôle de contre-feu par rapport à l'émergence d'un parti révolutionnaire de masse, en repeignant une fois de plus sous des couleurs nouvelles, les illusions réformistes, en prétendant pouvoir aménager le système dans le sens des intérêts du plus grand nombre.
Peu importe le caractère fallacieux d'une telle prétention. La politique a horreur du vide et l'espace laissé à gauche par un centre qui pourrait aller de Fabius et Strauss-Kahn à Bayrou, sera inévitablement occupé. C'est son étendue, seulement, qui dépend de la capacité des révolutionnaires à ouvrir une autre perspective en rupture avec ceux qui vont se repositionner pour préparer leur avenir dans un éventuel gouvernement " de gauche " pour, dans le cadre du capitalisme, gérer les affaires de la bourgeoisie.
Galia Trépère


Pour donner une majorité à Chirac, la droite ne s'embarrasse pas du centre

Alain Juppé est droit dans ses bottes. Serge Lepeltier souhaite que les partisans de l'Union pour la majorité présidentielle (UMP) se maintiennent en cas d'affrontement entre Front national et Parti socialiste au second tour des Législatives ? Selon l'ancien Premier ministre de Chirac, les propos du président délégué du RPR n'engagent que lui. Il n'y aura " aucun accord direct ou indirect avec le Front national ". " Cette ligne ne souffrira aucune ambiguïté, aucune exception ", affirme Juppé sans sourciller.
Sous la pression amicale de ses amis chiraquiens, Lepeltier tempère d'ailleurs ses premières déclarations. Le 21 mai au matin à la radio, il prétend que " Le risque le plus grand, aujourd'hui, pour notre démocratie, c'est la confusion qu'il y a entre la droite républicaine et la gauche. Ne tombons pas dans cette confusion. Moi, je souhaite que l'on maintienne nos candidats parce qu'on prendra toujours moins de risques dans ce cas-là par l'élection de quelques députés que la gauche n'en a pris, lorsqu'avec la proportionnelle, elle a abouti à ce qu'il y ait un groupe du Front national à l'Assemblée nationale. " Le 21 au soir à la télévision, le remplaçant de Michèle Alliot-Marie à la tête du RPR compose. Son attitude face à l'extrême droite évoque celle de Juppé. Il refuse " toute compromission et tout accord que ce soit au niveau national ou au niveau local ". " À titre personnel, j'appellerai à voter pour le candidat qui sera contre le candidat du Front national. C'est très clair et ça me semble devoir être la position générale de l'UMP ", souligne-t-il. Clair ? En réalité, le nouveau numéro un du RPR évite soigneusement de se prononcer sur ce qui fait débat et a suscité un tir de barrage des centristes et de la " gauche unie " : dans quel cas les candidats de l'UMP se maintiendront-ils ?
Lepeltier n'en est pas à sa première " connerie " minimise Bédier, l'un des porte-parole en pointe de l'UMP. Fraîchement nommé secrétaire général du RPR, début 2001, Lepeltier moquait ainsi la " balladurisation " de Jospin, au moment même où Chirac s'ingéniait à renouer les liens avec son ami de trente ans en vue de la prochaine présidentielle ! Alors, simple gaffe ou véritable signal ? Les deux à la fois, sûrement. Les reproches adressés à Lepeltier visent, en effet, moins le contenu de sa déclaration que d'avoir dit tout haut ce que les chiraquiens pensent tout bas. " Il était tout à fait prématuré de s'exprimer sur cette question ", lâche Patrick Stéfanini, un des porte-parole de l'UMP. " Quand on aura les résultats du premier tour, on définira notre stratégie pour le second tour. "
Lepeltier aurait parlé trop vite. En rejetant l'idée d'un retrait des candidats estampillés " majorité présidentielle ", il se place déjà dans l'hypothèse où l'extrême droite pourrait multiplier les triangulaires dans un grand nombre de circonscriptions, risquant ainsi d'effrayer la fraction de l'électorat modéré qui s'apprête à voter UMP pour faire barrage aux partisans de Le Pen et de Mégret. " Notre principal objectif est d'éviter une nouvelle cohabitation, qui aboutirait à une progression sans commune mesure de l'extrême droite ", préfère marteler Stéfanini. Partant, les retraits seront envisagés " au cas par cas ". Tout est dans la nuance.

Laisser faire, laisser passer : les relations sans ambiguïté de la droite et de l'extrême droite
La stratégie des caciques de la droite se fonde d'abord sur un calcul. Au vu des résultats du premier tour de la Présidentielle, l'UMP serait assurée d'arriver en tête au soir du 9 juin ; au pire, en deuxième position derrière la gauche gouvernementale. Selon cette analyse, à une ou deux exceptions près, la question du désistement des chiraquiens ne se pose tout bonnement pas. La droite mise ensuite sur l'effet Raffarin pour enrayer l'effet Le Pen. Depuis sa nomination à Matignon, le Premier ministre décline toute sa politique sur le mode sécuritaire. Les mesures arrêtées par l'équipe de Jean-Pierre Raffarin visent à flatter ceux qui adhèrent aux prises de position du FN sur la sécurité et la justice.
L'ancien balladurien Nicolas Sarkozy se dépense sans compter pour faire gagner Chirac. Sous l'impulsion du nouveau ministre de l'Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales, le gouvernement va débloquer pas moins de six milliards d'euros sur cinq ans pour financer les lois de programmation en faveur de la police et de la justice. À l'Élysée, on attend également beaucoup des rabatteurs de la droite extrême pour l'emporter, les Charles Millon, Philippe de Villiers et Charles Pasqua - directement investis par l'UMP ou soutenus implicitement par elle. Et, comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, Chirac n'a pas hésité une seconde à exprimer le besoin de renforcer les législations au sein de l'Union européenne dans les domaines de l'immigration, de l'accueil et du droit d'asile.
Rien n'est négligé pour convaincre les électeurs lepénistes de préférer la copie à l'original. Et si les résultats du 9 juin venaient bousculer le dispositif ? Il serait toujours temps de changer le fusil d'épaule, de droitiser un peu plus encore le discours de la droite. C'est tout le sens du message envoyé par Lepeltier aux militants et sympathisants du RPR qui souhaitent à 61 % le maintien des partisans de l'UMP en cas de triangulaires. C'est ce que traduit la mise en garde de Georges Ginesta, l'homme fort du RPR dans le Var : " Il n'y aura pas de Front républicain dans le département du Var. Ça veut dire qu'on maintiendra nos candidats ", prévient-il le 22 mai, soit quelques heures à peine après la sortie de Lepeltier, et ce malgré les dénégations de Juppé.
" Aucune ambiguïté, aucune exception " ? Toute l'histoire de la droite classique témoigne de l'inverse, et nul besoin de remonter très loin dans le temps. À Dreux, aux élections municipales, en septembre 1983, la liste du FN conduite par Jean-Pierre Stirbois rassemble au premier tour 16,7 % des électeurs. Au deuxième, la droite locale fusionne sa liste avec celle du Front, ouvrant les portes de la mairie aux élus lepénistes. Jean-Claude Gaudin, à l'époque président du groupe de l'Union pour la démocratie française (UDF) à l'Assemblée nationale, n'émet pas la moindre réserve ; pire, celui qui dirige aujourd'hui la commission des investitures de l'UMP, déclare : " Les Drouais ne doivent pas se tromper de combat. Il faut battre l'adversaire socialo-communiste. " Et ce n'est pas un dérapage. L'actuel maire de Marseille noue une alliance avec le parti lepéniste aux régionales de 1986 en Provence-Alpes-Côte d'Azur comme Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon. Gaudin négocie aux législatives de 1988 avec Le Pen le partage des seize circonscriptions des Bouches-du-Rhône, huit pour la droite, huit pour le FN ; il passe, aux régionales, en 1992, un " accord technique " avec le FN pour conserver la présidence de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur…
Gaudin n'est pas un cas isolé. En mars 1998, cinq présidents de région sont élus avec les voix du FN. Lors du meeting de Chassieu, le 25 avril dernier, le candidat Jacques Chirac s'affiche ostensiblement avec trois d'entre eux, Jacques Blanc (Languedoc-Roussillon), Jean-Pierre Soisson (Bourgogne) et Charles Millon (Rhône-Alpes). Les deux premiers sont toujours à la tête de l'exécutif de leur région. Tous les trois sont en course aux élections législatives avec l'aval de l'hôte de l'Élysée… Quand il s'agit de conquérir ou de conserver le pouvoir, les alliances droite-extrême droite se nouent ; et encore plus facilement si de l'union dépend le succès.
À plusieurs reprises, Pasqua a confirmé que Chirac avait rencontré Le Pen entre les deux tours de la présidentielle de 1988 pour l'inciter à le soutenir dans son duel avec François Mitterrand. En 1990, le maire de Paris évoquera " le bruit et l'odeur ", une formule raciste empruntée aux discours des Le Pen et consorts, pour élargir son audience. Chirac s'assurera demain comme hier les voix réactionnaires. Si le rapport de force au soir du premier tour l'exige, il fermera à nouveau les yeux sur les accords locaux passés avec l'extrême droite. Gaudin est son ami.

Le centre se prend une droite
Alain Madelin a jeté les gants. François Bayrou, lui, n'entend pas baisser la garde. Un à un, les proches des deux candidats à la présidentielle ont été débauché. Les troupes parlementaires de Démocratie libérale (DL) ont rallié quasi-unanimement avec Raffarin la majorité présidentielle. Bayrou aligne une centaine de ses partisans aux législatives, mais une poignée seulement sont des sortants. Les libéraux et les centristes n'ont pas hésité longtemps face aux sollicitations de plus en plus pressantes, hier du RPR, aujourd'hui de l'UMP. Et ils ont succombé aux sirènes chiraquiennes d'autant plus facilement qu'un ralliement valait réélection. Quel candidat de droite - député sortant ou aspirant à la députation - peut refuser l'investiture du parti d'un président réélu avec 82 % des voix ?
Paradoxalement, Jacques Chirac concrétise le projet avancé par Édouard Balladur en 1995 et contre lequel il s'était alors élevé. À la faveur de sa victoire à la présidentielle, Balladur pensait obliger les appareils, et d'abord le RPR chiraquien, à s'effacer et à se fondre dans un parti unique, conservateur et libéral. La victoire de Chirac avait ruiné cette perspective. L'UDF dont Balladur avait fait le pivot de la modernisation de la droite sortait défaite, le RPR, contre qui l'union se réalisait, triomphant derrière Chirac. Mal élu, contesté à l'intérieur même de son camp : Chirac manquait de crédibilité pour reprendre à son profit le grand dessein de son compétiteur malchanceux, plus encore après la dissolution ratée de 1997. La présidentielle de 2002 change entièrement la donne. Le RPR a désormais les coudées franches pour mener l'entreprise jusqu'à son terme.
Juppé est à la manœuvre depuis des mois. Pour assurer la victoire de Chirac, le maire de Bordeaux procède à une politique de la terre brûlée contre le centre : c'est le meilleur moyen d'ouvrir la majorité à la droite de la droite tout en minimisant les risques de sécessions ; c'est aussi une façon d'écarter des prétendants potentiels à la magistrature suprême en 2007, comme Madelin et Bayrou. L'opération débute avec la création de l'Union en mouvement (UEM) en janvier 2001. Pas moins de 337 parlementaires RPR, DL et UDF se placent derrière Chirac. L'objectif reste limité, mais s'avère primordial. Avec l'UEM, Juppé impose, en effet, au RPR le principe de sa disparition. L'officialisation au surlendemain du premier tour de l'UMP par les chiraquiens précipite les rythmes. Elle annonce l'effacement de l'ensemble des composantes de la droite dans le parti du président, seules les formations de la droite extrême, le Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers, le Rassemblement pour la France (RPF) de Charles Pasqua, trouvant grâce aux yeux du locataire de l'Élysée.
Le renoncement de la très droitière DL à son indépendance a été d'autant plus rapide que Madelin a rassemblé moins de 3,90 % sur son nom le 21 avril. Bayrou résiste mais, avec 6,86 % à la présidentielle et le risque de perdre son groupe à l'Assemblée, sa capacité de nuisance est réduite. En réalité, le combat de DL et de l'UDF souffre, au-delà des chiffres, de l'absence d'un projet alternatif à celui porté par l'UMP. Ni les uns, ni les autres ne peuvent justifier une existence séparée, sinon à faire prévaloir des intérêts de boutique.
Longtemps, le RPR et l'UDF ont incarné deux traditions à droite, défendant les intérêts de secteurs différents de la bourgeoisie. La création du RPR en 1976 marquait déjà une rupture de continuité avec la politique du général de Gaulle, entérinant la lecture pompidolienne du gaullisme, conservatrice et libérale. Le RPR accentue encore ces traits. Les années 80-90 débouchent sur une convergence entre les appareils RPR et UDF, convergence accélérée par une longue cure d'opposition, ponctuée de quelques années de gouvernement en commun. Les idées libérales gagnent du terrain au sein des formations de la droite parlementaire, notamment au RPR qui se convertit à l'ultralibéralisme prôné par Ronald Reagan et Margaret Thatcher au début de la décennie 80. L'engagement de Chirac aux cotés des promoteurs du traité de Maastricht en 1992 témoigne de la profondeur des transformations idéologiques de ce courant. La pensée unique s'impose à tous les prétendants à servir la bourgeoisie. La fusion programmatique encourage une fusion organisationnelle au gré… des rapports de force.
Bayrou, qui croit encore à sa propre étoile, dénonce une " démarche d'éradication, d'effacement et de parti unique ". Il y a quelques mois encore il appelait au rassemblement " des plus nationaux aux plus européens, des plus libéraux aux plus sociaux, des plus traditionnels aux plus progressistes ". Il fallait adopter selon lui " une organisation fédérale qui respectera les identités de chacun et permettra de travailler ensemble. " Ancien de l'UDF, Philippe de Villiers s'empresse d'ailleurs de dénoncer cette " polémique entre l'UMP et l'UDF, alors que la ligne des deux formations est la même c'est-à-dire centriste, euro-fédéraliste ". Il triomphe. " Avec nous, qui sommes souverainistes, les choses se passent bien ", note-t-il.
Les lignes se déplacent, à la droite de la droite. Bayrou et d'autres qui ne se plaçaient pas dans la perspective des rapports de forces actuels sont pris à contre-pieds.

La contre-réforme libérale de la droite chiraquienne
Un cycle se clôt. La droite conservatrice occupe le pouvoir quasiment dans tous les pays européens. Gerhard Schröder en Allemagne est en sursis, et vit certainement ses derniers mois de chancelier avant les élections de cet automne. Tony Blair est à part, tellement il est difficile de le situer autrement qu'à droite. La France n'échappe pas à la règle. Une victoire de la gauche unie en juin viendrait à contretemps. Les vingt années de cohabitation gauche-droite ont mené l'offensive ultralibérale qui sévit outre-atlantique et outre-manche depuis la contre-réforme libérale de Reagan et Thatcher, en fonction des rapports de force. Les gouvernements qui se sont succédés en France, qu'ils soient dirigés par des socialistes ou par des libéraux, n'ont pas ménagé leur peine pour rogner les avantages des salariés ; mais, ce n'est pas assez - aux yeux des possédants - comparé aux attaques frontales assénées, par exemple, en Angleterre, aux mineurs. La bourgeoisie française a besoin d'un gouvernement de combat pour poursuivre l'offensive engagée.
Les nouvelles règles de la compétition internationale imposent une restructuration de l'appareil productif, un démentèlement du secteur public à coup de privatisations et de réduction des effectifs. L'UMP est la machine de guerre qui manquait à la droite. Le MEDEF a concocté le plan de bataille. Les 82 % de suffrages qu'il a rassemblé sur son nom offre à Chirac l'occasion de conduire la charge. Comme en 1995, le dossier des retraites figure en tête.
Les mesures sécuritaires du gouvernement Raffarin témoignent de l'importance de l'offensive en préparation. Partout, ultralibéralisme et tolérance zéro avancent de pair. En entretenant de toute pièce un climat d'insécurité, on soude la population autour de l'État ; on délégitime et dissuade toute riposte ; et on dispose de l'appareil policier pour réprimer la contestation, en premier lieu les grèves ouvrières. À l'instar de ces homologues, la droite française s'est convertie à cette idéologie de " la société du risque " en vogue dans les pays anglo-saxon. Ces promoteurs dénoncent l'assistanat que développerait l'État-providence. Ils défendent la responsabilisation des acteurs sociaux : chacun mérite ce qui lui arrive ; son sort dépend entièrement de lui. Cette pseudo théorie justifie ainsi la suppression des allocations chômage, de la sécurité sociale, etc. L'État se réduit à l'État-Policier.
Pour parvenir à ses fins, la droite classique s'appuie sur la droite extrême, sinon l'extrême droite, en Autriche, en Italie et au Danemark. Tout indique que Chirac jouera cette carte, si cela s'avère nécessaire. La présence au sein de l'UMP des courants de la droite extrême précise le danger. L'existence en France d'une extrême droite à des niveaux électoraux inégalés en Europe le renforce encore. Bruno Mégret et son MNR offrent leurs services. Le délégué du FN, Bruno Gollnisch, ne dit pas l'inverse. " On pourrait envisager des alliances avec ceux qui ne veulent pas une nouvelle cohabitation socialo-communiste ", lance-t-il aux états-majors de la droite gouvernementale.
Les faibles troupes de Bayrou devront, elles, se rallier à Jacques Chirac et accepter une position marginale dans un bloc majoritaire très à droite ou s'éloigner de l'UMP et chercher à bâtir au centre un parti d'alternance avec les sociaux-libéraux. Prévoyant, Bayrou plaide déjà pour que les bonnes volontés se fédèrent " au-delà des clivages traditionnels droite-gauche ". Les cinq années qui nous sépare de la prochaine élection présidentielle laissent le temps pour préciser le projet. Celui-ci n'est d'ailleurs pas sans précédent. Après-guerre, centristes et sociaux-démocrates ont gouverné ensemble, souvent géré de grandes mairies en commun. L'échec du Cartel des non et de la Grande fédération dans les années 60 doit moins à des divergences programmatiques qu'au désaccord sur la possibilité d'accord électoraux avec le PCF. Ce point est désormais caduc. Il pousse d'autant au rapprochement des courants réformateurs et réformistes, aux diverses nuances d'intérêts du social-libéralisme.
Le rapport de forces issu des urnes le 9 et le 16 juin dessinera les contours de la future majorité. De celle-ci dépend largement une recomposition plus ample du spectre politique, notamment au centre et centre-gauche de l'échiquier. La politique de Chirac est en revanche connue. Elle ne variera pas, elle lui est dictée par les intérêts de la bourgeoisie.

Une " rupture de contrat " ? : l'aveu de la gauche unie
" C'est absolument intolérable ! ", Vincent Peillon. Le porte-parole du Parti socialiste n'en revient toujours pas : " la droite préfère avoir des députés du Front national que des députés de gauche " ! Chirac réclame une claire majorité aux législatives pour conduire sa politique ? François Hollande s'élève contre la trahison du chef d'État. Le secrétaire général du PS reproche à Jacques Chirac de se comporter en " chef de parti ", de se faire photographier aux côtés de candidats de l'UMP, etc. On croit rêver !
Lors de chacune de leur déclaration, les ténors de la gauche unie apportent la démonstration qu'ils se sont piégés eux-mêmes. Et la droite a beau jeu d'argumenter que la logique du vote Chirac implique de donner une majorité à l'UMP aux Législatives.
Chirac condamne la cohabitation ? Hollande s'en offusque ? Ne pas voter pour Chirac, c'est reconduire la situation qui a nourri le FN. CQFD !
Hollande promet un nouveau séisme aux législatives. Il n'a peut-être pas tort. La percée de l'extrême gauche pourrait bien en effet se confirmer. Chaque jour démontre un peu plus l'inanité de la gauche gouvernementale. Elle a fourvoyé la jeunesse, les travailleurs, dans une politique de collaboration de classe ; elle sert depuis toujours des intérêts qui ne sont pas les nôtres. C'est une autre perspective qui s'impose. Et l'extrême gauche n'est jamais apparue si susceptible de répondre présente, de relever le défi. Une génération militante, combative, émerge : c'est la meilleure réponse à la droite arrogante des Raffarin et Sarkozy.
Le Premier ministre est crédité de 60 % d'opinions favorables, selon un récent sondage de l'IFOP. Le précédent titulaire du record de popularité à son arrivée à Matignon s'appelait… Alain Juppé. En juin 1995, il comptait 63 % d'opinions favorables. " Se faire plaisir en manifestant, c'est un peu à côté de la plaque ! " disait Alain Juppé entre les deux tours de la présidentielle à l'adresse des centaines de milliers de jeunes et de salariés descendus dans les rues contre le FN. Et si on se refaisait plaisir comme en novembre-décembre 1995 ? Mais tous ensemble cette fois, salariés du public et du privé.
Serge Godard

Analogie avec les années 30, la nécessaire clarté

La présence de Le Pen au 2ème tour de la Présidentielle, l'appel à le battre dans les urnes, posent le problème de la place occupée par l'extrême-droite et du danger qu'elle représente. Les manifestations massives de la jeunesse et la mobilisation du Premier mai ont apporté la démonstration du rejet profond de ses idées réactionnaires, anti-ouvrières, racistes, xénophobes, misogynes ; les partis de la gauche gouvernementale ont voulu les dévoyer vers un Front républicain qui ne vise qu'à les défausser de leurs propres responsabilités. Les résultats électoraux du Front national comme son influence politique sont le résultat de vingt ans de politiques libérales qui ont affaibli le camp du monde du travail. Aujourd'hui, où les partis de gauche sont déconsidérés et où beaucoup de ses militants et sympathisants sont à la recherche d'une politique qui leur permette de reprendre l'offensive, il est vital pour pouvoir les aider à retrouver le chemin de la lutte des classes, de nous-mêmes comprendre la situation nouvelle.
Il ne s'agit pas de minimiser le " phénomène Le Pen ", pas plus que de l'amplifier comme le fait Rasl'front qui écrit dans un communiqué du 23 avril, " pour la première fois depuis Pétain, l'extrême-droite est en situation de pouvoir postuler à la direction du pays ".
Le Pen est-il fasciste, le parallèle avec Hitler est-il justifié, la situation politique et sociale actuelle est-elle comparable avec celle des années trente en Allemagne ?
Comprendre les mécanismes qui ont conduit à l'arrivée d'Hitler au pouvoir en Allemagne, la nature de classe du fascisme, la politique de la bourgeoisie et de ses partis parlementaires, est indispensable pour nous émanciper des illusions réformistes et contribuer à l'émergence de la force politique nouvelle dont la conscience de l'urgence est partagée par nombre de travailleurs et de jeunes.

Le parallèle entre les années trente et la situation actuelle est dépourvu de légitimité
La situation qui conduisit à la barbarie fasciste en Allemagne plonge ses racines dans le nouveau rapport des forces à l'échelle internationale à l'issue de la Première guerre mondiale. Les Etats-Unis prétendument pacifistes s'ouvrirent de nouveaux marchés à coups de dollars, prêtant leurs capitaux aux pays européens dont les économies avaient été dévastées par la guerre. Leur formidable développement économique les mettait pour la première fois en situation de disputer aux vieux pays coloniaux leur influence sur leur empire colonial, dont celui de l'Angleterre, puissance hégémonique de l'époque. La croissance américaine et les profits énormes qu'elle engendrait reposaient sur le crédit, les masses populaires n'ayant pas un pouvoir d'achat suffisant pour absorber la croissance sans limites de la production. Après l'euphorie économique qui devait apporter un avenir de prospérité et de paix, il y eut un retournement de conjoncture et l'inquiétude des milieux financiers déboucha sur le krach de la bourse de New-York en octobre 29, le " jeudi noir ". La récession aux Etats-Unis, devenus les créanciers de l'Europe, se propagea à un rythme qui fut fonction des rapports de forces aux lendemains de la 1ère guerre mondiale.
Pays vaincu, de surcroît étranglé par les conditions imposées par les puissances victorieuses, dites démocratiques, par le traité de Versailles, le retrait des capitaux américains conduisit à un séisme économique en Allemagne. D'un niveau technologique comparable à celui des Etats-Unis, son industrie avait été reconstruite grâce à un formidable endettement ; tournée vers l'exportation, elle se retrouvait privée de débouchés du fait des politiques protectionnistes des autres Etats. L'économie s'effondra : la production industrielle, sur la base de l'indice 100 en 1928, n'atteignait plus que l'indice 58 en 1932. Le chômage, de 2 millions en 1929, bondit à 6 millions en 1931, année où la moitié des familles ouvrières survivaient avec une allocation. La petite bourgeoisie fut ruinée, sombrant dans le désespoir, une partie d'entre elle fournit des troupes à Hitler. La bourgeoisie, confrontée à la révolte sociale provoquée par sa faillite, fit appel au fascisme pour briser les organisations ouvrières, mettre au pas la classe ouvrière, balayer la démocratie, et préparer la guerre pour un nouveau partage du monde, seule issue à la crise. Elle utilisa le désespoir des masses petites bourgeoise ruinées pour mener la guerre civile contre la classe ouvrière et ses organisations.

Hitler est arrivé au pouvoir, non par la voie des urnes, mais comme ultime politique de la bourgeoisie allemande pour venir à bout de la classe ouvrière
L'arrivée d'Hitler au pouvoir a pris les apparences de la légalité mais c'est parce que les bandes nazies avaient fait la démonstration, à partir de 1930, dans la rue, par la terreur, qu'elles pouvaient physiquement affronter le mouvement ouvrier que la bourgeoisie, l'armée, l'appareil d'Etat et les milieux privilégiés ont eu recours à lui. En janvier 33, quand le président de la République, le général monarchiste, Hindenbourg, le nomme chancelier (premier ministre), l'influence électorale des nazis était même en baisse, puisqu'ils avaient perdu 2 millions de voix aux élections de juillet 32.
Les années précédentes, tous les partis politiques traditionnels, dont la social-démocratie influente dans la classe ouvrière, avaient exercé le pouvoir sans parvenir à imposer l'ordre bourgeois. La classe ouvrière allemande, la plus nombreuse, la plus organisée, la plus riche de traditions révolutionnaires, ne désarmait pas devant les attaques brutales contre son niveau de vie et ses droits démocratiques. Dès 1930, les gouvernements Brüning, Von Papen, Schleicher, exerçaient le pouvoir sans le Parlement, imposant par décrets, des baisses de salaires de l'ordre de 10 %, la suppression des conventions collectives, etc, déclenchant la riposte ouvrière. Le parlementarisme n'était plus capable d'imposer à la classe ouvrière une baisse brutale de sa part des richesses produites, la bourgeoisie avait besoin d'avoir recours à la dictature mais l'armée dont les effectifs étaient limités à cause des exigences du traité de Versailles, et la police, n'étaient pas de taille à venir à bout de la résistance ouvrière. Hitler, obscur nationaliste réactionnaire, propulsé " chef " grâce au soutien d'un magnat de la presse, Hugenberg, avait une politique démagogique vis-à-vis de la petite bourgeoisie désespérée par ses conditions d'existence, " ca ne peut plus continuer ainsi ", lui disait-il, ce dont elle était de plus en plus persuadée. Il avait des bandes armées sans foi ni loi, prêtes à faire le coup de main contre les manifestations ouvrières, et à assassiner les militants ouvriers. Bien avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, les SA prêtaient main forte à la police pour réprimer le mouvement ouvrier. C'est par la guerre civile qu'il s'est imposé et a convaincu la bourgeoisie. " Ce n'est pas de gaieté de cœur que la ligue des gens de la haute société a conclu ce marché avec ces malotrus de fascistes. Derrière ces parvenus déchaînés, il y a beaucoup, beaucoup trop de poings: là est le côté dangereux de ces alliés en chemises brunes; mais là est également leur seul, leur sûr et principal avantage. Et cet avantage là est décisif, car nous sommes dans une époque où la défense de la propriété ne peut pas être assurée autrement qu'à coups de poing ". (Trotsky -1933).

Les partis ouvriers, par leur politique sectaire et légaliste, portent la responsabilité de la défaite sans combat de la classe ouvrière
L'effondrement de la démocratie parlementaire, sous les coups de la violence de la crise économique, posait le problème concrètement en Allemagne, d'une alternative politique et sociale à la domination bourgeoise, le choix était posé entre " socialisme ou barbarie ".
La social-démocratie de l'époque, malgré ses reniements et ses crimes, gardait une influence dans la classe ouvrière dont elle s'est servie, sous prétexte de sauver la démocratie parlementaire à bout de souffle, pour lui lier les mains. Elle a appelé plusieurs reprises à voter Hindenbourg, présenté comme le seul rempart à la violence fasciste. Prisonnière du légalisme parlementaire, elle prétendait qu'il fallait battre Hitler dans les urnes et se refusait à toute action commune avec les communistes. Après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, elle se voulait encore " une opposition légale " avant de sombrer elle-même victime de la répression nazie.
Le parti communiste allemand, privé d'une direction révolutionnaire après l'assassinat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht en janvier 1919 par les Corps-francs dirigés par le socialiste Noske, était sous la tutelle de l'Internationale communiste stalinienne dont la politique a conduit au pire. Son principal dirigeant, Thaelmann, imposait exclusions sur exclusions, virages politiques sur virages politiques, laissant les militants désorientés et sans perspective d'ensemble. Alors que les nazis en armes commençaient à occuper le terrain de la rue, la politique du PC, dès 1928, le conduisit à se couper de la majorité de la classe ouvrière organisée dans la social-démocratie qualifiée de " social-fasciste " au lieu de regrouper les forces ouvrières derrière une politique de défense des intérêts ouvriers. Il alla même, en août 31, dans son sectarisme criminel, jusqu' à participer au référendum brun contre le gouvernement local socialiste de Prusse.
Divisée, désarmée politiquement par la politique de ses partis, la classe ouvrière a été défaite sans se battre. Si ses forces électorales s'équilibraient avec celles des nazis, sur le terrain de la rue, l'avantage était aux fascistes, non du fait de l'absence de combativité ouvrière, mais du fait d'une absence de direction. La politique consistant à marcher ensemble, communistes et socialistes, était la seule qui pouvait contester l'influence du parti d'Hitler sur la petite bourgeoisie pour lui offrir une perspective de transformation sociale. .
C'est après la faillite de la politique du parti communiste allemand que Trotsky posera le problème d'aller vers la fondation d'une nouvelle internationale, la IVème.

L'histoire ne se répète pas, mais le danger fasciste persiste
L'histoire ne se répète pas de la même façon mais les mêmes mécanismes, la même logique, peuvent conduire aux mêmes catastrophes. La violence de la propriété privée, qui nie les droits sociaux et démocratiques du monde du travail, peut conduire à un même enchaînement de situations où la classe ouvrière ne pourrait pas regrouper ses forces, s'unir pour la défense de ses intérêts, en laissant ainsi la bourgeoisie faire à nouveau le choix d'avoir recours aux mêmes solutions.
La politique de front unique, aujourd'hui comme hier, est à l'ordre du jour. Elle est à l'inverse d'une politique de Front populaire qui contribue à semer les illusions démocratiques et pacifistes. En rupture avec les partis parlementaires faillis de la gauche, la nouvelle force politique s'adresse aux militants du PC, du PS, du mouvement social qui n'ont plus confiance dans leurs directions, pour leur proposer de marcher ensemble sur la base d'un programme de classe.
Comme disait Mandel en 1969 (" Du fascisme ") : " il vaut mieux éviter d'être fascinés par la menace inexistante du fascisme, parler moins de néo-fascisme et faire plus dans la lutte systématique contre la tendance très réelle et très concrète de la bourgeoisie vers 'l'Etat fort', c'est-à-dire vers la réduction systématique des droits démocratiques des salariés… "
Valérie Héas