Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°15
21 juin 2002

Sommaire :

Pour préparer les luttes à venir, rompre avec les illusions électorales…

Les appels au secours de la gauche : relancer les partis gouvernementaux ou bâtir un parti des travailleurs ?

Pour préparer les luttes à venir, rompre avec les illusions électorales…

L'heure des bilans et des débats est arrivée. Pour les partis de la gauche plurielle, il semble que le constat tienne lieu d'explication. Il y aurait un déplacement à droite de l'opinion voilà pourquoi la gauche a perdu… La cause et l'effet ne feraient qu'un, ce qui évite les vrais bilans indispensables pourtant pour tous ceux qui plaçaient encore leurs espoirs dans la politique des partis de la gauche gouvernementale.
Comment et pourquoi en est-on arrivé là ?
Cette discussion nous semble d'autant plus importante à l'issue de ces quatre mois d'élections que l'effondrement de la gauche gouvernementale et la présence de Le Pen au deuxième tour de la Présidentielle ont suscité bien des questions, provoqué une politisation en particulier dans la jeunesse. De nombreux jeunes viennent de vivre une de leur première leçon de chose politique au moment où les générations précédentes soldaient les comptes d'années d'illusion sur les capacités de la gauche à changer la vie.
L'union de ces deux générations, celle qui fait ses premiers pas en politique et celle qui fait les comptes de ses désillusions, résultera d'une compréhension commune de ce qui s'est passé.
Approfondir cette politisation, c'est ouvrir les yeux sur l'illusion électorale, cette machine qui, de vote utile en vote utile, conduit à la victoire de nos adversaires.
Cette déroute, c'est la défaite de la duplicité de cette gauche qui d'abdication en reniement cède le terrain à l'adversaire, chaque concession politique en appelle une autre dont l'adversaire n'a qu'à tirer le bénéfice. Inverser le cours des choses, c'est rompre avec cette logique.
Cette défaite de la gauche n'est pas celle des travailleurs mais elle est néanmoins riche d'enseignement pour tous ceux qui veulent prendre en main eux-mêmes la défense de leurs propres intérêts.

De la gauche sociale libérale à la droite libérale
L'échec de la gauche plurielle n'est pas seulement la conséquence du désaveu des classes populaires, ce qui en lui-même est positif. Il est aussi la conséquence d'une adaptation croissante de la gauche plurielle à l'idéologie réactionnaire de l'économie de marché. Son échec est le fruit de son continuel reniement, qui renforce politiquement son adversaire au sens où elle donne du crédit à ses idées, à sa politique et contribue ainsi à réconcilier une partie des classes populaires avec leurs adversaires.
Il est de ce point de vue symptomatique que ce soit le parti qui se renie le plus en participant au gouvernement qui recule le plus, le Parti communiste. C'est lui qui perd le plus de crédibilité puisque c'est pour lui que l'écart entre les déclarations et les actes est le plus important.
La gauche social-libérale a accrédité les idées du libéralisme, contribué à faire de l'économie de marché un univers indépassable, et ainsi préparé le terrain à ceux qu'elle prétend combattre.
Plus ces hommes politiques sont politiquement proches, plus leur combat se révèle comme une vulgaire lutte pour le pouvoir. Jospin a perdu parce qu'il a agressé son adversaire sans avoir d'autre projet politique que lui pour ensuite, au milieu du gué, changer son discours en découvrant que le monde du travail existait. Il n'a fait que se révéler cynique contribuant à renforcer l'idée qu'il n'y avait finalement pas d'autre politique possible que celle du libéralisme, de l'économie de marché.
La gauche en se défaisant de toute velléité ne serait-ce qu'étatiste pour faire sien le credo libéral a préparé la victoire de ses adversaires pour mieux achever sa propre transformation.

La mue dans la défaite, de la gauche social-libérale à la gauche libérale
Beaucoup de ceux qui ne voient pas les évolutions profondes qui s'opèrent croient que la gauche va se gauchir… Enfin, une cure d'opposition… Les choses sont plus compliquées. Au-delà des luttes pour le pouvoir, l'évolution profonde du PS s'inscrit dans le projet de Mitterrand repris par Jospin après la première défaite électorale de 93, faire du PS un parti de l'alternance à l'américaine. Ils reprenaient, en fait le projet politique de de Gaulle, un régime présidentiel reposant sur le bipartisme.
Ce projet implique la liquidation du PC, sa dissolution au sein du PS.
Le fait que ce dernier ait résisté mieux que l'on pouvait s'y attendre rend le projet plus difficile à réaliser, mais les politiques mises en route iront jusqu'au bout. Elles iront jusqu'au bout quitte à aboutir au résultat inverse, c'est-à-dire l'éclatement de la gauche plurielle, en particulier du PS entre un centre gauche-libéral et un PS à la recherche d'un réformisme impossible…
Il ne s'agit pas de faire un pronostic mais de comprendre que nous avons devant nous des évolutions inédites, riches de possibilités pour les révolutionnaires. Cette crise est positive, elle libère les esprits, suscite le débat, crée les conditions pour de nouvelles prises de conscience. Les effets de la déroute de la gauche ne sont pas terminés, ils se poursuivent par de nouvelles transformations qui continueront de creuser le fossé avec la classe ouvrière.

Quand l'échec fait réfléchir…
" La frayeur qui a saisi de nombreux électeurs à l'annonce des résultats du 21 avril et de la qualification, pour le deuxième tour de l'élection présidentielle, de Jean Marie Le Pen, semble bien avoir accentué, pour les législatives, l'effet 'vote utile' déjà à l'œuvre lors de précédentes élections. " pouvait-on lire dans l'Humanité. Accentuer oui, jusqu'à la lie… L'Huma semble découvrir qu'une politique a sa logique.
La gauche, comme le note l'Huma, en a fait la triste expérience. Le vote Chirac a encouragé le déplacement des voix à droite aux Législatives. Il était le plus court chemin vers la défaite.
C'est une démonstration claire de la vanité de tous les raisonnements électoralistes, de leur logique.
L'intérêt des périodes de crise est de révéler cette logique pour le plus grand nombre.
Le rôle des révolutionnaires est d'aider les travailleurs à en tirer les leçons pour armer leur conscience, c'est-à-dire se préparer eux-mêmes à agir pour transformer les rapports de force.
Le vote utile procède d'un raisonnement qui consiste à croire que la machine à tromper les masses qu'est le parlementarisme bourgeois pourrait être retourné contre le système lui-même. Il est une conséquence des illusions électoralistes tant entretenues par les réformistes.
Il est possible d'utiliser le parlementarisme pour faire entendre la voix du monde du travail, les idées de la contestation sociale, comme une tribune. Cette idée n'est pas une formule, elle signifie que cette tribune électorale ou parlementaire ne peut pas servir à autre chose qu'à éclairer les travailleurs sur la politique de la bourgeoisie et de ses représentants politiques. Elle est un instrument pour changer le rapport de force si elle sert notre propre combat. Le bulletin de vote par lui-même n'est qu'un moyen d'exprimer une opinion ou une solidarité politique. Rien de plus.
C'est une illusion de croire que les rapports entre les classes se réfractent dans les rapports électoraux entre les partis gouvernementaux.
C'est une illusion de croire qu'en votant pour ceux qui, parmi ces partis, se disent de gauche, on agit dans un sens favorable aux travailleurs. Voter pour ces partis ne peut être envisagé que comme un geste de solidarité vis à vis des travailleurs en fonction de leurs propres illusions mais en aucun cas comme un geste qui pourrait laisser croire que nous partageons leurs illusions. Ces partis sont là pour servir les projets de la bourgeoise, ils n'ont pas de vison ni de projet autre que celui des classes dominantes.

L'indignation morale n'est pas une rupture mais une dépendance
" La gauche s'est prostituée " a fait dire et répéter la direction de LO à Arlette Laguiller. Cette indignation morale et agressive, comme toute indignation morale, vise à flatter des illusions… déçues. Mais, qu'est-ce qui est pire, gouverner pour le compte de l'impérialisme français avec Chirac, ou voter pour lui contre Le Pen ? Indiscutablement gouverner avec lui, ce que la gauche fait déjà depuis quelques années… Et surtout le problème est que de l'un à l'autre il n'y a qu'un pas. L'indignation morale relève de l'étonnement alors que pour les partis de la gauche plurielle le vote Chirac était la conséquence toute naturelle d'une politique qui s'adapte passivement aux intérêts des classes dominantes, de la cohabitation.
Ce radicalisme moral fait appel à des méthodes et des réflexes sectaires. Elles visent à obliger les militants et sympathisants à assumer des propos qui les coupent des militants et sympathisants des autres partis et courants d'idées. C'est une façon sectaire de se construire, de se délimiter, de souder ses troupes contre les autres.
C'est le produit de la crainte que LO a de la démocratie, c'est-à-dire de sa dérobade qui s'exprime dans son refus de l'unité.
Notons au passage que cet échec de LO confirme les conclusions que les militants de l'ancienne tendance Voix des travailleurs tiraient de leur exclusion de l'organisation d'Arlette Laguiller.
Il est vrai que notre organisation, elle aussi, indépendamment des positions de tels ou tels courants, n'a pas su résister aux pressions du moment. Par faiblesse, nous nous sommes associés au vote Chirac. C'était une erreur, mais sa conséquence est moins lourde que l'agressivité sectaire de LO, à partir du moment du moins où nous gardons le cap de la recherche de l'unité avec LO, ou au moins que nous œuvrons au regroupement des révolutionnaires.
Le faux radicalisme de LO, masque de la crainte de la démocratie, signe un échec, notre erreur laisse entière la possibilité de reprendre le cap de la campagne d'Olivier Besancenot, d'affermir même notre marche en avant grâce au dynamisme de la démocratie et de la volonté politique de prendre notre place dans les luttes de la classe ouvrière.

Derrière la déroute de la gauche plurielle, la possibilité de construire une nouvelle force
Comprendre comment la gauche a œuvré elle-même à sa propre défaite en faisant le lit de la droite est indispensable à la fois pour aider aux ruptures avec le réformisme et les illusions électorales, mais aussi pour saisir les côtés contradictoires de la situation politique actuelle du point de vue du mouvement ouvrier.
De façon apparemment contradictoire, au moment où cette gauche s'effondre et se transforme, se crée les conditions de l'émergence d'un nouveau parti. L'heure n'est pas à la démoralisation mais bien plutôt à l'audace et à l'esprit d'entreprise.
Les candidats de ce parti ont recueilli près de trois millions de voix à la Présidentielle.
Il y a conjonction entre, pour reprendre le langage des économistes, la fin d'un cycle politique court et d'un cycle long, qui marque l'entrée dans une nouvelle période.
Le cycle court est le cycle des vingt dernières années où la gauche a assumé seule ou dans le cadre de la cohabitation le pouvoir. Le cycle long est la période inaugurée par la vague révolutionnaire de 1917 et la révolution d'Octobre.
Ces deux cycles finissent en phase dans les ruptures tant économiques, sociales que politiques commencées durant les années 90. Elle définit le point de départ d'une nouvelle période qui se caractérise essentiellement par deux tendances :
a) un redéploiement du libéralisme impérialiste avec une tentative de remise en cause des rapports de force entre les puissances impérialistes entre elles comme avec les nations dominées donc l'aggravation des tensions internationales
b) parallèlement, une renaissance du mouvement ouvrier renforcée sur le plan économique et dégagée de la domination du réformisme social-démocrate et stalinien.
Un vaste champ de travail s'ouvre aux militants marxistes révolutionnaires. Il nous faut en mesurer les conséquences pour résolument nous tourner vers l'avenir.

Avoir confiance en nous, en nos idées, en nos perspectives, en notre classe
Le mouvement ouvrier commence à se dégager de l'ambiance des décennies passées dominées par les raisonnements politiques, les routines, les illusions électorales du réformisme, de sa logique d'adaptation passive.
Cette logique poussée à son terme conduit à l'effondrement, à l'intégration aux forces politiques bourgeoises. Pour inverser le cours des choses, il faut rompre avec elle pour renouer avec les raisonnements de la lutte des classes.
La fraction la plus consciente du mouvement social doit aider chacun à assimiler les leçons des luttes tant sociales que politiques qui ont fait ces deux cycles. Les progrès organisationnels seront l'expression quantitative des progrès qualitatifs des consciences, de leur liberté, de leur émancipation vis-à-vis des partis bourgeois et de leur idéologie, de leur degré de préparation aux luttes à venir.
Nous avons à mener ce débat entre révolutionnaires, toutes tendances confondues, comme avec tous ceux que nous côtoyons.
Nous nous affirmons comme cette force révolutionnaire qui, à chaque étape, sans sectarisme, représente les intérêts généraux du mouvement, apprend, s'enrichit, évolue elle-même avec le mouvement en en dégageant collectivement les enseignements.
Notre radicalisme, c'est d'aller jusqu'au bout de la démocratie, d'être " des démocrates conséquents " selon l'expression de Lénine.
Notre capacité à regrouper ceux qui rompent avec la politique et les partis de la gauche gouvernementale dépend de notre capacité à les aider à s'émanciper radicalement des raisonnements électoralistes pour prendre confiance en eux. C'est aussi changer la politique pour reprendre l'expression à la mode, en rompant avec les mœurs de la politique bourgeoise, du marketing politique, pour faire de la politique un engagement authentique, conscient, libre et solidaire.
Il convient de montrer clairement qu'entre les vieux partis dits de gauche et nous il y a depuis longtemps rupture, sur le programme comme sur les méthodes.
Sinon, nous resterions en arrière de la fraction la plus avancée de la classe ouvrière, en arrière de l'histoire, arrêté au gauchisme…
Yvan Lemaitre


Les appels au secours de la gauche : relancer les partis gouvernementaux ou bâtir un parti des travailleurs ?

" Nous voulons autre chose ! ", " Refaire la gauche pour défaire Le Pen ", " Toute la gauche ", " Une autre gauche est possible " : les appels se multiplient. Huit personnes lancent au lendemain de la mobilisation du 1er mai " Nous voulons autre chose ! " ; ils sont aujourd'hui plus d'un millier de militants ou simples citoyens à les avoir rejoint. La défaite de la gauche gouvernementale, dimanche après dimanche, encourage depuis les initiatives. Quelques-unes avant le 5 mai. Plus d'une dizaine actuellement. Les pages de L'Humanité ne désemplissent pas. Même Le Nouvel Observateur ouvre ses colonnes aux contributions " les plus originales et les plus constructives ". Un signe.
Cette vague pétitionnaire mobilise milieux associatifs, syndicaux, mutualistes, culturels et politiques, confirmant les attentes qui s'expriment à la base depuis 1995. Elle corrobore la disponibilité d'une frange militante pour l'action collective, pour la création d'une nouvelle force. Elle témoigne également de la possibilité que cet élan soit dévoyé, qu'il serve à remettre en selle les ténors en manque de voix du PS, des Verts ou du PCF. Bernard Kouchner et Jack Lang prodiguent déjà leurs conseils. Noël Mamère s'attribue la paternité de " Toute la gauche " et revendique le premier rôle pour son parti. Et les dirigeants du PCF ne sont pas en reste. Un autre signe.
La " refonder ", la " reconstruire " ou la " réinventer " : les différents appels proposent leur solution pour sortir la gauche de l'impasse, rarement pour en changer. Une idée domine en effet : la gauche, c'est " Nous ", nous tous. Partant, " Toute la gauche " est non seulement comptable de la faillite de la gauche plurielle, mais le succès de toutes futures entreprises dépend de son rassemblement. CQFD ! Intentionnellement ou non, les rédacteurs des textes en circulation entretiennent la confusion entre gauche gestionnaire et gauche militante, entre responsables et victimes de vingt années de politique anti-sociale ; ils laissent ouvert un vaste rassemblement sans principe dont la vocation est d'exonérer tout ou partie de la gauche plurielle de son bilan.
La classe ouvrière n'est ni coupable, ni responsable. Et sortir de la confusion dans laquelle la gauche unie cherche à la maintenir est un préalable pour construire un parti défendant réellement les intérêts des salariés et de la jeunesse. Cela impose de tirer les leçons et conséquences de cinq ans de gouvernement Jospin, et au-delà de la politique de l'ensemble des acteurs de la gauche réformiste, souvent sans responsabilité ministérielle, mais au pouvoir dans les régions, les départements et les villes.

Mettre tout le monde sur un pied d'égalité pour mieux dédouaner les courants réformistes
Significativement, les deux appels principaux - " Nous voulons autre chose ! " et " Toute la gauche " - constatent l'échec de la gauche gouvernementale, mais ne s'attachent nullement à en expliquer les causes profondes. Les initiateurs de " Nous voulons autre chose ! " notent simplement que " Personne ne peut comprendre pourquoi cette gauche n'a pas régularisé les sans-papiers, pas vraiment augmenté les minima sociaux et les salaires, pas agi contre le travail précaire et la pauvreté grandissante, pas défendu les services publics, pas commencé la sortie du nucléaire... ", reprochant fondamentalement à la gauche plurielle de ne pas avoir fait assez, comme si l'équipe Jospin n'avait pas activement appliqué un programme… de régression sociale.
L'appel " Toute la gauche " relève de la même façon " que partout en Europe les gouvernements sociaux-démocrates qui étaient majoritaires reculent devant les populismes et l'extrême droite faute d'avoir offert des solutions alternatives à la mondialisation néo-libérale " ! Finalement, on reproche à Jospin sa timidité… Et on se garde bien de discuter de son action. Maintien du plan Juppé ? Des lois Pasqua-Debré ? Mise en place du Pare ? L'annualisation du temps de travail et la flexibilité ? Oublié ! Pourtant " Ils avaient les moyens d'une politique de gauche ! " se souvient aussi " Nous voulons autre chose ! ". C'est précisément de cela dont il faut partir. Les faits sont là : malgré des majorités parlementaires, la gauche réformiste développe une politique anti-ouvrière à chaque fois qu'elle accède au pouvoir. Le débat réforme-révolution conserve toute son actualité.
Or, l'appel " Nous voulons autre chose ! " coupe court à toute idée d'un examen sérieux des responsabilités, mettant sur un même plan l'ensemble des courants, réformistes et révolutionnaires. " Aucune direction des partis de gauche n'est aujourd'hui à la hauteur de la situation ", tranche-t-il. Alors qu'aucun bilan de la gauche gouvernementale n'apparaît, la LCR et LO se voient reprocher pour l'une " des orientations contradictoires ", pour l'autre le caractère " ultra minoritaire et étriqué " de son projet de parti des travailleurs ; et on rejette en passant l'idée de l'unité des révolutionnaires pour mieux défendre celle de " Toute la gauche " ! Ce faisant, on dénie à la gauche révolutionnaire toute légitimité particulière dans les discussions en cours, notamment celle de rappeler, à l'adresse des gouvernants fraîchement débarqués et qui cherchent à s'exonérer à bon compte de leur bilan, l'action qu'ils ont directement conduite ou appuyée entre 1997 et 2002.
À lire les appels, les 10 % de l'extrême gauche aux présidentielles et depuis le grossissement de ses rangs, n'apparaissent pas comme le principal point d'appui pour bousculer la donne à gauche, pour construire une nouvelle force tournant résolument le dos aux années Jospin, et avant elles aux années Mitterrand. En ne tirant pas le bilan de la gauche plurielle, en mettant sur le même pied réformistes et révolutionnaires, ils préparent le retour des sortants. Marie-Noëlle Lienneman, Noël Mamère, Roger Martelli, Arnaud Montebourg, Dominique Voynet et bien d'autres peuvent ainsi être signataires de " Toute la gauche " et prétendre - sans rire ! - que " La gauche a désormais l'obligation d'inventer des contenus clairs et de les proposer au pays ". Qui peut croire qu'ils feront demain la politique qu'ils n'ont pas menée pendant les cinq années où ils se sont partagé le pouvoir ? Rompre définitivement avec ces courants réformistes qui encadrent depuis des décennies le mouvement ouvrier est le seul moyen pour changer de gauche.

Piqûres de rappel : le précédent de " Nous sommes la gauche " en 1997
Paradoxalement, la situation actuelle fait directement écho à celle qui a précédé le retour de la gauche gouvernementale aux affaires en 1997 ; pour beaucoup ceux qui pétitionnent aujourd'hui se retrouvaient alors derrière l'appel d'Actup et du mouvement social, " Nous sommes la gauche ". " La gauche officielle ne gagnera pas les élections sans nous. Parce que nous sommes la gauche réelle ", pouvait-on y lire. La gauche a gagné. On en connaît aujourd'hui les résultats. La gauche a gouverné sans eux, contre eux. " Nous sommes la gauche " se revendiquait du mouvement de novembre-décembre 95 et de la lutte des Vilvorde. Jospin a poursuivi la politique inaugurée par Juppé, a laissé comme ces prédécesseurs de droite le patronat libre de licencier, de fermer les entreprises, même celles faisant des profits. Et les mêmes pétitionnaires, cinq après, malgré les renoncements accumulés, voudraient recommencer, faire comme si rien ne s'était passé, comme si aucune alternative à la gauche gestionnaire n'était envisageable.
Des leçons peuvent et doivent être tirées. À l'époque, les initiateurs de " Nous sommes la gauche " s'en remettaient entièrement à la gauche plurielle pour faire aboutir les revendications dont le mouvement social était porteur. " Si la gauche officielle ne le veut pas, nous ferons tout pour l'obliger à le vouloir, parce que nous sommes une opposition réelle ", faisaient-ils valoir. Quelle désillusion ! Cinq années de gouvernement Jospin le confirment entièrement : nous ne pouvons compter que sur nos propres forces et surtout ne jamais nous en remettre à celles et ceux dont toute l'histoire atteste qu'ils se rangent immanquablement du côté des possédants. Pour être " une opposition réelle " nous avons besoin de nous organiser sur nos bases. L'indépendance de classe n'est pas une notion d'un autre temps.
Le grand ordonnateur de la gauche plurielle n'avait pas manqué de répondre à " Nous sommes la gauche " dans un article du Monde significativement intitulé " Nous sommes tous la gauche ". Jean-Christophe Cambadélis défendait finalement la même idée qu'Actup sur le partage des rôles entre " gauche sociale " et " gauche politique ": " si une des fonctions de la gauche sociale est de faire émerger et de rendre visibles les revendications et les souffrances, celle de la gauche politique est essentiellement de formuler des réponses en termes de politiques économiques et sociales alternatives et applicables dans le cadre de contraintes où évolue aujourd'hui toute action publique ". Et Cambadélis justifiait par avance la politique de renoncements que Jospin et la gauche plurielle allaient conduire pendant cinq ans.
" Nous nous permettons d'insister " avait rétorqué Actup aux propos de Cambadélis, mais sans rien changer sur le fonds. On retrouvait à nouveau l'idée d'une gauche sociale aiguillon de la gauche politique dont le rôle se limiterait à " pousser " le gouvernement à prendre des mesures conformes à ses attentes. Effacé derrière la gauche plurielle, le mouvement social a perdu là l'occasion de jeter les bases d'un nouveau parti ne bornant pas son horizon à la gestion par la social-démocratie et ses alliés communistes et Verts d'un système qui tourne le dos aux aspirations de l'écrasante majorité de la population.
Insistons justement : pourquoi recommencer ?

Ne pas refaire ce qui est défait mais se rassembler dans la clarté
L'arrivée d'une droite ultra majoritaire au pouvoir rend d'autant plus urgente l'émergence d'une nouvelle force, d'un parti défendant pied à pied les acquis de la classe ouvrière. Les scores de l'extrême gauche lui assignent des responsabilités inédites. Son bilan politique la place en situation d'être un élément moteur d'un vaste regroupement militant.
Les initiateurs des différents appels entendent se fédérer à la fin juin dans l'objectif de " faire autre chose qu'une gauche social-libérale sous l'emprise du PS ". Ce n'est pas la politique de l'extrême gauche ; et nous ne devons émettre aucun signe qui pourrait faire croire le contraire.
Nos critiques visent autant les socialistes que leurs alliés communistes ou Verts. Les uns et les autres quémandaient, il y a encore quelques semaines, des élus à l'Assemblée nationale… Et ils dirigent et dirigeront, demain comme hier, régions, départements et villes ensemble, en attendant des jours meilleurs. La tâche des révolutionnaires n'est pas de jouer les supplétifs d'une gauche radicale à la recherche de renforts pour (re)négocier demain avec un PS hégémonique les accords électoraux, sinon les strapontins ministériels.
Notre organisation, la LCR, entend s'adresser sans sectarisme, ni opportunisme à l'ensemble des militants issus de la gauche plurielle, mais sans la moindre illusion sur les dirigeants de ses partis faillis. L'essentiel de celles et ceux qui se reconnaissent dans l'extrême gauche et qui ont voté pour elle aux dernières élections ont déjà quitté les rangs du PS, des Verts ou du PCF. Gagner les secteurs de ces formations en rupture passe par une critique franche et honnête de la gauche plurielle, de l'impasse du réformisme.
C'est vers l'ensemble de la classe ouvrière que l'extrême gauche veut se tourner. Elle doit d'abord faire la démonstration dans l'action, dans les luttes contre la politique du gouvernement Raffarin, de son utilité, du besoin d'un parti des travailleurs dépassant ses seules forces.
La gauche gouvernementale a cinq ans devant elle pour faire oublier sa gestion loyale des intérêts de la bourgeoisie. Ne lui laissons aucun répit. Et n'offrons pas la moindre occasion à un réformisme relooké, radicalisé, de la remplacer. Malgré leurs velléités contestataires, les Mamère, Lienneman ou Martelli ne peuvent juger la gauche plurielle sans se déjuger, de la même façon que le droit d'inventaire revendiqué par Jospin à l'issue des années Mitterrand n'était qu'une formule.
C'est sans eux mais aussi contre eux que la gauche se reconstruira, qu'un parti ouvrier, révolutionnaire, verra le jour.
Battons le rappel !

Serge Godard

Les sites des deux appels principaux :
o " Nous voulons autre chose ! " : <http://autrechose.lautre.net/>
o " Toute la gauche " : <http://toutelagauche.org/>

Les deux appels d'Actup en 1997 sont en ligne :
o " Nous sommes la gauche " : <http://www.actupp.org/article322.html>
o " Nous nous permettons d'insister " : <http://www.actupp.org/article321.html>