Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°21
29 novembre 2002

Sommaire :

Force nouvelle et démocratie

Avec l'aval du FMI, la bourgeoisie vote Lula, le " Lech Walesa brésilien "
Echange entre Débat militant et la Fraction de LO

Force nouvelle et démocratie

" Le parti n'est donc pas une organisation créée artificiellement et arbitrairement. Il naît spontanément du sol de la société moderne. "
Lettre de Marx à Freiligrath, 29 février 1860

Une série de transformations et d'évolutions se conjuguent aujourd'hui pour poser de façon concrète la question de la construction d'un nouveau parti. Il ne s'agit plus d'une proclamation plus ou moins incantatoire mais d'une nécessité concrète résultante des deux lignes de forces dominantes dans ces évolutions, le triomphe du capitalisme mondialisé et son offensive contre les travailleurs et les peuples associée à la transformation ou l'effondrement des partis réformistes dans lesquels les classes populaires plaçaient jusqu'alors leur confiance.
Les révolutionnaires sont devant un véritable défi, celui de faire en premier lieu leur propre révolution.
En effet, la grande majorité des idées dont les révolutionnaires héritent portent l'empreinte du gauchisme, c'est-à-dire le mouvement révolutionnaire issu de 68 durant cette longue période où le mouvement ouvrier resta dominé par le stalinisme et son allié la social-démocratie. Les révolutionnaires se pensaient en opposants, en aile critique du mouvement ouvrier réel par rapport auquel ils étaient marginalisés.
Le gauchisme s'est manifesté de mille et une façons, combinant souvent une critique morale du réformisme et du stalinisme, une critique morale aussi du capitalisme dont on ne voyait pas durant ces années qui suivaient " les trente glorieuses " d'où viendrait la fin, un volontarisme militant qui ne trouvait pas dans la réalité sociale sa force et son équilibre, une impossibilité de vérifier dans la pratique la justesse des analyses et des politiques avec en corollaire les ruptures, exclusions et divisions.
Le stalinisme avait perverti les relations au sein du mouvement ouvrier et il était bien difficile aux révolutionnaires d'échapper à cette emprise pour faire vivre une authentique démocratie indispensable à leurs propres idées comme à leur propre existence.
Aujourd'hui, ce passé révolu continue pour beaucoup de dominer les consciences et face aux transformations en cours il nous faut faire nous-mêmes la critique des raisonnements qu'a façonnés cette période.
La question de la démocratie est au cœur de cette révolution culturelle. Il nous faut d'abord et avant tout l'aborder dans le domaine où nous avons des responsabilités directes, où les choses dépendent de nos propres choix, c'est-à-dire la façon dont nous concevons notre propre travail, l'organisation et ses rapports avec les travailleurs.

Mouvement réel et organisation politique
Isolés pendant des décennies du mouvement ouvrier réel, les révolutionnaires ont pris l'habitude de se penser en opposants, en creux des organisations réformistes qui imposaient et défendaient leur domination politique.
Ils ne se pensaient pas comme un facteur de transformation au sein même des masses, comme les acteurs mêmes d'un processus d'auto-organisation. Rejetés en marge du mouvement ouvrier par la censure stalinienne, de fait, le plus souvent leurs raisonnements ont reflété leur situation de militants extérieurs au mouvement ouvrier, critiques ou donneurs de conseils mais le plus souvent dans l'incapacité d'agir par eux-mêmes dans les luttes de leur classe.
Se heurtant au mur des appareils, il leur était bien difficile de formuler une politique pour l'ensemble de la classe ouvrière, de se penser en tant qu'expression politique authentique du mouvement de masse, reflétant, exprimant les évolutions de conscience des travailleurs, leur révolte, organisateurs en son sein des éléments les plus avancés.
La division de l'extrême-gauche est un effet retour de cette domination du stalinisme et du réformisme contre laquelle les révolutionnaires se sont heurtés, divisés. Elle aussi perdure parce que le passé continue de dominer les consciences empêchant un projet visant au dépassement de se formuler pour répondre au besoin du mouvement social.
La recomposition de l'extrême-gauche, l'idée d'unité, de regroupement reprend des forces chaque fois que les appareils reculent et que les travailleurs reprennent l'offensive, relèvent la tête, s'émancipent des tutelles des bureaucraties, exercent leur pression, rappellent chacun à la raison.

Regrouper, rassembler au sein même des lignes de rupture
L'émergence d'un nouveau parti révolutionnaire résultera du séisme qui s'opère entre les classes ouvrières et populaires et les vieux partis dits de gauche, des désillusions aussi de nombreux militants à l'égard des directions des grandes confédérations syndicales.
Les événements qui se sont déroulés autour de la grève des routiers et de la journée du 26 novembre en sont une nouvelle illustration et un nouvel épisode.
Les révolutionnaires sont donc en permanence au cœur même de ces lignes de rupture, ce qui suppose une attitude démocratique pour débattre, confronter les propositions, analyses, politiques, expliquer patiemment, organiser au sein même des syndicats ou associations sur une politique d'indépendance de classe. Etre au cœur des ruptures pour les aider, les armer politiquement, c'est être au cœur du débat et des discussions, cela suppose une attitude démocratique à l'égard de tous les militants du mouvement ouvrier.
A l'opposé des conceptions gauchistes qui construisent des lignes de démarcations politiques qui sont des barrières, des oppositions en négatif, les révolutionnaires démocrates construisent des regroupements définis politiquement, défendant les intérêts généraux des exploités toujours soucieux d'unir, de rassembler, de faire vivre la démocratie pour convaincre, entraîner, organiser.
Il n'y a pas d'éducation possible sans libre confrontation, sans débat, sans démocratie. Les opprimés ne peuvent s'éduquer à leur tâche de classe révolutionnaire qu'à travers l'apprentissage de la démocratie. Ce qui est vrai pour l'ensemble des opprimés est tout aussi vrai pour leur fraction la plus avancée, la plus consciente qui elle-même s'éduque et apprend aux côtés des siens.
Le parti n'est pas une chose en soi mais le produit en perpétuelle évolution de rapports dynamiques, concrets et vivants.
Les rapports en son sein sont déterminés par ses rapports avec sa classe et réciproquement.

La démocratie n'a pas de frontière
La démocratie définit un type de relation politique fondée sur des engagements réciproques, discutés en toute transparence et publicité.
Ce sont des rapports politiques fondés sur la reconnaissance et le respect des différences, expression de la complexité de la réalité sociale et humaine, qui, à travers la discussion, la confrontation des points de vue, visent à définir une politique correspondant au mieux aux intérêts collectifs
Pour les marxistes, la démocratie définit plus globalement la nature des relations entre le parti et la classe dont il se veut l'expression politique. En ce sens là, elle est en rupture avec la démocratie bourgeoise. Notre compréhension de la démocratie résulte de notre programme, l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. La démocratie, c'est la volonté de mettre en œuvre quotidiennement cette formule, exercice complexe, particulièrement difficile en période de réaction qui ne saurait se résumer à l'agiter comme un yo-yo.
La démocratie est liée à l'idée d'efficacité, sa preuve ne réside pas dans les jugements subjectifs, souvent moraux, des uns ou des autres mais dans le travail réel et concret, dans la lutte.
Donc, la démocratie n'est pas une question abstraite, elle a un contenu de classe et politique en rupture avec la propriété privée bourgeoise, elle se vérifie concrètement, dans l'action, elle se met en pratique quotidiennement dans le débat d'idées y compris avec nos adversaires.
Nous militons pour que la population et principalement parmi elle la classe ouvrière se donne les moyens d'exercer son contrôle, partout, donc d'abord et avant tout dans ses propres organisations, donc dans son propre parti.

Pas de démocratie efficace sans libre expression publique des divergences
Il y a des fausses évidences tenaces, ces idées du bon sens qui méritent d'être discutées à deux fois. Il est vrai qu'il vaut mieux être unis que divisés, qu'ensemble on est plus fort que séparés… Mais l'unité pour la lutte réelle des travailleurs, pour leur émancipation n'est pas une idée bureaucratique, cela, c'est la conception stalinienne ou réformiste, une seule politique de sorte que les intérêts des appareils soient préservés… que se taisent les opposants et les travailleurs.
Notre conception de l'unité est celle de l'unité des travailleurs dans la lutte, elle ne peut être que démocratique, elle suppose donc l'expression des divergences, c'est-à-dire la possibilité de mettre en œuvre des politiques différentes, des initiatives différentes au sein même de la lutte.
Certes, la démocratie suppose l'acceptation de la loi de la majorité mais pour la démocratie révolutionnaire, cela n'implique nullement la soumission de la minorité, encore moins sa censure.
L'unité peut servir de masque à la routine et au conservatisme bureaucratique si elle n'est pas comprise comme démocratique. C'est d'ailleurs une accusation que les révolutionnaires affrontent souvent, " vous divisez " !

Faire vivre la démocratie au quotidien, se penser comme instrument de l'organisation des travailleurs par eux-mêmes
Les bureaucraties tirent leur justification, leur raison d'être de l'indifférence de la grande majorité des travailleurs, de leur passivité. Elles s'en plaignent souvent mais comme d'un constat qui vient légitimer leur propre indifférence, voire hostilité, à toute démocratie, leur propre mépris des travailleurs.
A l'opposé, les militants ouvriers qui se battent d'abord pour leur classe et non pour une boutique syndicale cherchent à aider les travailleurs à s'emparer du débat, des décisions, de la vie de leur organisation. Ils essaient de créer les conditions pour qu'ils puissent exercer leur pression, dire leurs opinions, s'initier à l'action syndicale et politique.
La tâche est difficile du fait du manque de confiance d'éducation syndicale ou politique, de la méfiance pour les organisations vues souvent comme un instrument de promotion individuelle
Notre façon de penser les revendications, de les formuler, répond à une préoccupation essentielle, souligner la nécessité de la mobilisation et de l'organisation des travailleurs.
Il ne s'agit pas de répéter des formules incantatoires, méthode Coué qui ne convainc que celui qui les prononce et les répète, mais de faire de la politique afin que les opprimés ouvrent les yeux sur la façon dont la bourgeoisie les voit, les pense pour mieux les tromper, les utiliser, leur extorquer la plus-value.
Notre regard c'est le regard de l'opprimé lucide, sans illusion, conscient des vrais rapports de force et qui sait qu'il n'a d'autres armes que l'action collective.
Donner aux travailleurs la claire conscience de leur propre situation, les aider à se libérer de l'image d'eux-mêmes que leur impose la classe dominante pour leur faire découvrir la fierté de leur classe dans la compréhension de son rôle historique, sous-tend toute notre agitation et notre propagande.
" Développer la démocratie jusqu'au bout, rechercher les formes de développement, les mettre à l'épreuve de la pratique, etc., telle est une des tâches essentielles de la lutte pour la révolution social e" écrivait Lénine dans l'Etat et la révolution.

Où passe la rupture essentielle avec le réformisme ?
Il ne peut y avoir ni réforme ni révolution sans intervention directe et consciente des classes ouvrières et populaires, il ne peut y avoir de réforme qui s'impose en faveur de la population sans révolution
Les mécanismes de la démocratie bourgeoise, le parlementarisme, reposent sur l'expérience accumulée des classes possédantes pour duper les masses, se les soumettre politiquement en laissant miroiter l'espoir qu'il y aurait une possibilité de progrès sans leur intervention directe. Ils ne peuvent en aucun cas offrir les instruments d'une transformation sociale.
Celle-ci ne peut être que l'œuvre de l'intervention directe des masses, la mise en œuvre d'une démocratie révolutionnaire.
Toute l'histoire en est la démonstration.
C'est pourquoi les révolutionnaires ont des positions claires sur la question de l'utilisation des institutions comme de la participation à un gouvernement bourgeois. Toute leur politique est soumise à un objectif, éclairer les classes populaires sur la nature réelle des rapports de classes et des rapports politiques. Utiliser les élections ou les assemblées bourgeoises ne peut avoir d'autre but. Les révolutionnaires agissent comme expression d'un mouvement organisé des classes populaires et ouvrières en rupture avec les institutions bourgeoises.
Le corollaire de l'ensemble du raisonnement est que les révolutionnaires n'ont d'autre force que la conscience des travailleurs, c'est-à-dire aussi leur propre conscience, indépendance de pensée et liberté d'action par rapport aux appareils réformistes comme aux partis de la démocratie bourgeoise.
" Dans tous les pays civilisés, la démocratie a pour résultat nécessaire la domination du prolétariat, condition de toutes les mesures communistes " écrivait Engels. La démocratie, c'est le contrôle collectif sur la marche de la société, elle s'oppose en elle-même à la propriété privée et aux institutions parlementaires ou étatiques qui la défendent, elle en est la négation, elle ne pourra s'épanouir qu'en la liquidant, et en cela elle est bien "la condition de toutes les mesures communistes".

* * *

Bien des militants du mouvement ouvrier trop souvent encore dominés par le passé ne voient pas dans la situation actuelle une situation nouvelle riche de nouvelles possibilités mais une continuation du passé en pire. Ce raisonnement linéaire ne mesure pas les ruptures qui se sont opérées, leurs implications révolutionnaires et, en conséquence, sous-estime la révolution que les révolutionnaires ont à faire eux-mêmes.
Certes, il y a recul, et une nouvelle offensive de la bourgeoisie, mais nous savons que ce système ne peut se perpétuer qu'en faisant subir les effets de sa crise permanente aux travailleurs et aux peuples. C'est pour cela que nous sommes révolutionnaires.
Cette nouvelle offensive combinée à l'effondrement du stalinisme et à la transformation de la social-démocratie créent une situation nouvelle qui exige de nous des réponses nouvelles.
Leur propre lutte contre la bourgeoisie ne pourra commencer que le jour du triomphe de la bourgeoisie " écrivait Marx dans une lettre à Kugelman en parlant de la lutte des prolétaires. Aujourd'hui, une nouvelle phase de la lutte commence au moment où la bourgeoisie croit avoir triomphé.
De nouvelles prises de conscience ont lieu, de nouvelles formes d'organisation et de luttes vont apparaître, elles entraînent les militants, les aident à se dégager de leur propre passé afin de devenir les acteurs des transformations révolutionnaires et démocratiques en cours.
Yvan Lemaitre


Avec l'aval du FMI, la bourgeoisie vote Lula, le " Lech Walesa brésilien "

" J'ai perdu trois fois, cette fois je veux gagner ", répétait Luiz Inacio da Silva à l'envie. Le candidat du Parti des travailleurs (PT) à l'élection présidentielle était décidé à ne pas laisser filer sa chance, et ce à n'importe quel prix. Et il s'en est donné les moyens, n'hésitant pas à recourir aux services d'un publicitaire renommé du Brésil, Fernando Duda Mendonça. Lula aurait pu retourner sa veste. Il a préféré changer de costume : complet sombre, cravate, barbe soignée, même son sourire a été rectifié. C'est un candidat méconnaissable que les Brésiliens ont découvert à la télévision. Les habits neufs de Lula accompagnent en effet une transformation autrement moins formelle : celui qui se revendiquait jusqu'alors d'un réformisme radical s'apparente désormais à un gestionnaire de " centre-gauche ", au mieux un social-libéral. L'exercice du pouvoir a domestiqué partout dans le monde les courants réformistes même les plus radicaux ; pour s'assurer la victoire, Lula a pris les devants : il a banni de son discours les références à la " lutte " ou au " grand capital " ; et il s'est contenté de décliné son slogan " paix et amour ".
En remisant au grenier les célèbres chemises à carreau que l'ancien leader syndical des métallos de Sao Paulo arborait lors des luttes ouvrières de la fin des années 70, Mendonça a ainsi symbolisé le " camp " que Lula et la direction " pétiste " entendaient rallier. Et une fraction de la bourgeoisie a immédiatement compris tout le parti qu'elle pourrait retirer d'une victoire d'un homme comptant d'importants relais au sein de la classe ouvrière et disposé à endosser la responsabilité de la politique d'austérité qu'impose le FMI. Le " Lula light " n'a eu aucun mal à obtenir le soutien, entre les deux tours, des deux principaux candidats éliminés de la course : celui d'Anthoni Garotinho, candidat évangéliste du Parti socialiste brésilien (PSB), qui a rassemblé 17,67 % des voix comme celui de Ciro Gomes, candidat du Parti populaire socialiste (PPS), qui a réuni 12,05 % des suffrages. Mais Lula n'a surtout eu aucune difficulté à convaincre, dès le mois de juin, le Parti libéral (PL), une formation de droite, de s'allier au PT et, en cas de succès, de gouverner avec lui.
L'élection de Lula face à José Serra, le candidat du parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) et dauphin du président sortant Fernando Henrique Cardoso, ne faisait aucun doute dès l'annonce des résultats du premier tour le 6 octobre : il manquait seulement 3 millions de voix à Lula pour l'emporter, soit moins de 4 % des suffrages exprimés. Sans surprise donc, le 27 octobre, Lula a obtenu 61,3 % des voix contre 38,7 % à son adversaire. Et c'est tout aussi naturellement que, une fois sa victoire officialisée, le nouveau locataire du Palais d'Alvorada a convié " dès aujourd'hui tous les hommes et toutes les femmes de ce pays, tous les entrepreneurs, tous les syndicalistes, tous les ouvriers et tous les paysans à construire le pays ". Les possédants qui en doutaient encore ont été pleinement rassurés. Ils n'ont absolument rien à craindre du " nouveau Lula ". En revanche, la volonté du dirigeant " pétiste " de négocier avec son rival José Serra un " pacte de gouvernabilité " a confirmé que les travailleurs et tous les opprimés du Brésil qui ont massivement voté Lula n'ont eux rien à attendre, sinon le pire, de la politique à venir du PT et de ses alliés.

Le candidat donnait le change…
L'accord conclu entre les " pétistes " et des secteurs de la bourgeoisie brésilienne n'est évidemment pas neutre, et ce d'autant que les partenaires du PT - entre autre chose - défendent le projet étasunien d'une Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) et rejettent toute idée d'une réforme agraire allant au-delà des timides mesures déjà prises par Cardoso. À lui seul, le choix comme vice-président du sénateur José Alencar, un ex-dirigeant de la Confédération nationale de l'industrie, un milliardaire à la tête d'une société employant près de 20 000 salariés et au chiffre d'affaire de plus de 320 millions de dollars, illustre l'évolution de la majorité du PT : garant de la propriété privée et des intérêts des grands propriétaires, Alencar a condamné publiquement les occupations du Mouvement des Sans-terre (MST), une organisation proche… du PT. Significativement, la formation d'Alencar, le PL, compte dans ses rangs le fondateur du syndicat Force syndicale, notoirement de droite et viscéralement opposé à la Centrale unique des travailleurs (CUT), animée par les " pétistes ". Tout un programme !
Lula évoque sans ambages son ticket avec Alencar, ce représentant patenté de la bourgeoisie : " l'alliance avec le Parti libéral vise, dans le cadre de la crise économique, à rassurer les marchés financiers, les investisseurs étrangers, les organismes de crédit internationaux et le gouvernement des États-Unis ". On ne peut être plus clair. Le président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Enrique Iglesias, ne s'y est d'ailleurs pas trompé : " Franchement, expliquait-il dans Le Monde fin septembre, je connais Lula et les gens qui l'entourent, je crois qu'il va faire une politique sérieuse et je crois que le marché va négocier avec Lula. " L'un des plus grands banquiers brésilien, Roberto Setubal, ne disait pas autre chose devant un parterre d'investisseurs à Washington quelques jours avant le second tour : " Je dirai qu'à ce stade, le milieu des affaires brésilien est prêt à soutenir Lula ", a même précisé le président de la banque Itau. À ce stade effectivement, qu'est-ce que la bourgeoisie pouvait espérer de plus ?
Car l'ancien métallo n'a pas ménagé sa peine pour se défaire de l'image qu'il véhiculait encore dans les milieux patronaux, limitant au maximum ses propositions notamment sur le terrain social. Évidemment, pour s'assurer les voix traditionnelles du PT, Lula s'est engagé à créer 10 millions d'emplois, à distribuer des coupons alimentaires à 44 millions de pauvres et d'indigents, à doubler en quatre ans le salaire minimum - actuellement de 60 euros par mois -, à satisfaire les 12 millions de sans-terre ; en résumé, il a promis d'augmenter l'ensemble des dépenses sociales. Or aucun bourgeois n'a sourcillé. Le dirigeant " pétiste " a pris le soin, en effet, de conditionner la réalisation de son programme en faveur des couches populaires à une reprise de la croissance économique à un niveau inconnu depuis des décennies. Les milieux d'affaires ont dû goûter la modération d'Antonio Palocci, le coordinateur du programme de gouvernement du candidat du PT, celui-ci reconnaissant par avance " la nécessité d'un ajustement fiscal bien ordonné en 2003, sans céder à la tentation inflationniste ". " Il n'y aura, a-t-il certifié, aucun choc, aucune expérimentation, aucune mesure hétérodoxe. " Et, pour faire bonne mesure, la faible augmentation du salaire minimum envisagé en 2003 a été écartée, contraintes budgétaires obligent.
Le projet de l'équipe entourant Lula repose entièrement sur le développement de la production industrielle et mise sur l'accroissement des exportations, le candidat du PT insistant sur " l'importance d'obtenir rapidement des soldes commerciaux positifs ". Pour y parvenir, les entreprises brésiliennes doivent retrouver leur compétitivité sur le marché mondial, selon la direction du PT. Partant, Lula a reconnu que " certaines entreprises pouvaient être privatisées ou administrées en partenariat avec l'initiative privée ". Il n'y a plus rien de tabou ! L'objectif central est de " stimuler le marché des capitaux, d'abaisser le coût du crédit et un renversement des priorités dans les financements et les dépenses publiques, en valorisant l'agriculture familiale, les coopératives, les micro et petites entreprises, et les diverses formes d'économie solidaire ". Doper le capitalisme national : voilà l'idée maîtresse du PT ! C'est tout le sens du " pacte social " que Lula a proposé aux Brésiliens, aux travailleurs comme aux patrons. Et l'ancien syndicaliste a même trouvé les accents interclassistes du nationalisme bourgeois pour convaincre son monde, n'hésitant pas à lancer un appel " en faveur d'une défense courageuse de notre souveraineté régionale. "
Cette perspective ne pouvait que séduire une fraction du capitalisme industriel brésilien. À la vérité les représentants du capitalisme financier n'en sont pas troublés…

…l'élu entend payer sa dette
Dans son premier discours à la nation, le nouveau président a explicité ses options. Loin de revenir sur ses promesses comme le craignait visiblement les zélateurs de l'ordre établi, le remplaçant de Cardoso à la tête de l'État a non seulement confirmé ses positions de campagnes mais il a entamé un… recentrage. " Notre gouvernement, a précisé Lula, va honorer les contrats établis par le gouvernement sortant, ne va pas relâcher son attention sur le contrôle de l'inflation, et maintiendra - comme c'est la règle dans les administrations du PT - une politique de responsabilité fiscale. C'est pour cela que je dis avec clarté à tous les Brésiliens : la dure traversée que le pays affronte exigera l'austérité dans l'usage des fonds publics et un combat implacable contre la corruption. " Le mot est lâché : austérité. " Nous avons toutes les raisons de croire que le nouveau gouvernement respectera ses engagements de poursuivre la politique économique de l'administration précédente ", triomphe le secrétaire américain au Trésor, Paul O'Neill. Le MST, lui, tempête au contraire contre Lula, João Pedro Stedile, son leader prophétisant : " S'il tente de tromper le peuple en lui demandant de la patience, il finira comme Fernando de la Rua ", le président argentin qui avait été contraint à la démission sous la pression de la rue l'an dernier.
Lula est prisonnier de ses alliances, de son refus de rompre avec la bourgeoisie. Début septembre, Lula s'est engagé par écrit, comme les trois autres principaux candidats en course à l'élection présidentielle, à satisfaire les exigences du Fonds monétaire international (FMI) : le Fonds versera, en 2003, les 80 % restant du prêt de 30,4 milliards de dollars accordé au Brésil en août à condition que le nouveau gouvernement honore le service de la dette publique. Partant, Lula est contraint de dégager un excédent budgétaire de 3,75 % du PIB, ce qui dans le contexte actuel équivaut à multiplier les coupes claires dans tous les budgets. Pire, la détérioration de la situation de l'économie mondiale et la crise en Argentine font peser le risque d'une nouvelle accélération de l'endettement public dont la croissance est déjà spectaculaire : la dette publique du Brésil est passée d'environ 30 % du PIB en 1994 à 54 % en 2001 ; la monnaie locale, le réal, a perdu 40 % de sa valeur en un an faisant gonfler d'autant la dette de l'État libellée en dollars.
Lula va devoir agir, et vite. Il ne doit pas simplement geler les mesures en faveur des couches populaires qu'il avait annoncées ; il va devoir réduire drastiquement les dépenses de l'État soit limiter les services publics à commencer par le nombre des fonctionnaires et procéder à la privatisation des secteurs auxquels Cardoso n'avait pas eu le temps de s'attaquer. Les " pétistes " ont dénoncé pendant des années le néolibéralisme ; faute de s'en remettre à la classe ouvrière, faute de s'appuyer sur la mobilisation des masses pour contrecarrer les exigences de la bourgeoisie brésilienne et des puissances impérialistes, le parti de Lula va devoir se retourner contre ceux qui l'ont porté au pouvoir : les travailleurs et tous les opprimés du pays. Et les hérauts de la bourgeoisie comptent bien sur Lula et ses relais dans la classe ouvrière pour éviter un affrontement avec un prolétariat qui dans le passé s'est affronté à la dictature militaire derrière un jeune syndicaliste : Luiz Inacio da Silva dit " Lula ".
Lula disait " je veux gagner ". Le 1er janvier 2003, il occupera certes la charge suprême, mais il partagera le pouvoir avec des partenaires bourgeois sans qui le PT ne pourrait gouverner. Les " pétistes " ne sont en effet majoritaires ni à la Chambre, ni au Sénat. Ne disposant d'aucune marge de manœuvre économique, la direction du PT sera d'autant plus à la merci de ses " partenaires " et de leur exigence. À peine débarqué au Palais d'Alvorada, Lula va ainsi devoir composer avec les membres du Sénat dont dépend la nomination du futur gouverneur de la Banque centrale du Brésil. Et le PL et Alencar entendent faire payer au prix fort leur soutien. José Alencar a d'ailleurs parfaitement résumé les termes de cette alliance " où Lula représente le travail et où je représente le capital " : " Mon option, qui m'a conduit à appuyer Lula, se fonde sur une conviction : l'urgence pour le Brésil de pouvoir relancer sa production. " Ce représentant de la bourgeoisie ne pouvait mieux exprimer le rôle que les possédants entendent faire jouer à Lula.
Lula va devoir payer sa dette comptant.

Le capital de Lula : le PT et ses relais
Le prestige de Lula et du PT au sein de la classe ouvrière brésilienne est immense. Pour survivre Lula, encore enfant, vend dans les rues du tapioca et des oranges ; à l'âge de 12 ans, il est embauché dans une teinturerie de Sao Paulo. Un temps vendeur de journaux à la criée, Lula devient tourneur dans une usine automobile - Volkswagen - à quatorze ans. En 1972, il est désigné premier secrétaire puis en 1975 président du syndicat des métallos de Sao Bernardo, dans la banlieue de Sao Paulo, la capitale économique du pays. Son histoire se confond avec la remontée des luttes ouvrières. Lula incarne lors des grandes grèves de 1978 et 1979 cette nouvelle génération de dirigeants ouvriers qui émerge avec l'industrialisation rapide du Brésil des années 1970 - le " miracle brésilien ". En 1980, Lula dirige une grève dure pendant quarante et un jours. Il écope de trente et un jours de prison. Le PT est né de ces combats. La création d'un parti ouvrier indépendant de la bourgeoisie est discutée dès 1978 au sein des organisations syndicales, mais la décision est arrêtée le 24 janvier 1979, lors du 9ème Congrès des travailleurs de la métallurgie de l'État de Sao Paulo. Il se constitue officiellement le 10 février 1980 et agrège autour du mouvement syndical clandestin tous les courants de gauche réprimés par la dictature. Et c'est au début des années 80 que Lula est surnommé le " Lech Walesa brésilien ". Quasi embryonnaire en 1985 lors de la chute de la dictature, le PT se développe rapidement entraînant l'effondrement du vieux syndicalisme corporatiste et la Centrale unique des travailleurs (CUT) forte de ses 20 millions d'affiliés. Parallèlement se développe le Mouvement des Sans-terre (MST) dans lequel milite les " pétistes ". Les succès électoraux du PT s'additionnent. Lula est trois fois recalé à la présidentielle, mais il rassemble à chaque fois des millions de suffrages sur son nom. Au début des années quatre-vingt, le PT ne compte que deux maires et une centaine de conseillers municipaux ; aujourd'hui, il dirige 185 mairies.
La bourgeoisie brésilienne n'a aujourd'hui d'autres possibilités que d'intégrer dans son jeu politique ce parti qui exprime les profondes transformations qui se sont opérées au sein des classes populaires du Brésil, qui ont su, dans ce pays jusqu'à peu voué à la dictature, imposer des transformations démocratiques. C'est de toute évidence son intérêt, mais il n'est pas dit que les choses soient obligatoirement simples pour elle.
Il n'est en effet pas certain que Lula reste longtemps aussi populaire. La perte par le PT de l'État du Rio Grande do Sul, dont Porto Alegre est la capitale en octobre éclaire la victoire de Lula à la présidentielle d'un autre jour. Le Rio Grande do Sul était jusque là présenté comme une vitrine, comme un modèle de gestion participative : les travailleurs ont sanctionné là-bas la politique du PT. L'analyse des résultats des élections organisées en même temps que le scrutin présidentiel révèle d'ailleurs une certaine déconnexion entre le vote Lula et le vote PT. Les Brésiliens élisaient également 27 gouverneurs, 54 sénateurs, 513 députés fédéraux et 1 059 députés régionaux. L'élément le plus frappant est que la " vague rouge " si elle existe reste limitée, le PT ne disposant d'aucune majorité. Ainsi le PT est désormais la première force du Parlement passant de 59 à 91 sièges. Mais il y avait 513 sièges à pourvoir à la Chambre fédérale des députés de Brasilia… Les résultats des " pétistes " au Sénat comme ceux des Assemblées législatives des États ou ceux des Gouverneurs confirment qu'il y a loin entre les scores réalisés et une majorité politique.
La direction du PT pouvait compter sur une autre majorité, une majorité sociale. Elle s'en est détournée. José Dirceu, le président du PT, a convaincu le MST de suspendre les occupations de grandes propriétés pour ne pas compromettre les chances électorales de Lula. Mais le mécontentement gronde déjà. Le MST est menaçant. Lula estimait hier être " le seul capable de garantir une réforme agraire sans qu'il ne soit besoin de faire la moindre occupation ". João Pedro Stedile réplique : " Le MST agit indépendamment du PT, a-t-il déclaré. Ce qui détermine les occupations, ce n'est pas la volonté des dirigeants, mais les problèmes des sans-terre. " Au sein même du PT, des militants refusent déjà d'accéder au pouvoir pour conduire une politique contraire aux intérêts de la grande masse de la population dont ils font eux-mêmes partis. Toute la contradiction est là. Elle est celle du réformisme sans réforme. Le PT n'a pas même des miettes à partager pour entretenir l'illusion parmi les opprimés que la politique réformiste assure un minimum de progrès social ; il est au contraire forcé de dévoiler entièrement sa nature à la face de sa base sociale et militante, sinon à renoncer définitivement au pouvoir. Les 12 millions de paysans sans terre n'accepteront pas que perdure une situation où 45 % des terres sont aux mains de 1 % de grands propriétaires. De la même façon, les 54 millions de personnes vivant avec moins d'un dollar par jour, quand 10 % des plus riches détiennent 50 % des ressources du pays, ne laisseront le gouvernement, fut-il dirigé par Lula et le PT, aggraver encore leur condition d'existence.
L'entreprise de Lula pourrait bien subir une décapitalisation forcée.

L'alternative, c'est la mobilisation des travailleurs
Walesa a été un des tout premiers à féliciter Lula da Silva de son élection. Libération révèle que l'ex-président polonais s'est dit " curieux de savoir comment ça va tourner ". Lui-même ouvrier et dirigeant syndical, il a accédé au pouvoir en Pologne avec le soutien d'une frange importante de la classe ouvrière avant de trahir ses espoirs. Jamais le surnom de Lula, le " Lech Walesa brésilien ", n'a paru si juste. La situation entre la Pologne de l'époque et le Brésil d'aujourd'hui est fort éloignée évidemment. Le rapprochement n'est pourtant pas sans pertinence. Dans les deux cas, on assiste à la perversion d'un mouvement d'émancipation, détourné au profit de quelques apparatchiks du combat du plus grand nombre.
La création du PT en 1980 représentait une avancée importante dans l'organisation d'un mouvement ouvrier indépendant de la bourgeoisie, prenant pleinement confiance de sa force dans la lutte de classe. Malheureusement, à défaut d'un programme politique clair et cohérent, s'appuyant sur une organisation réelle et militante des travailleurs, le PT a privilégié sa participation au pouvoir dans les mairies et les régions jusqu'à son intégration finale à l'appareil d'État. Des élus " pétistes " ont préféré privatiser la compagnie nationale des télécoms, Telebras, plutôt que de perdre leur mandat. Ils mettent en place actuellement une équipe gouvernementale avec la droite brésilienne toujours sur le dos des opprimés.
Il nous est impossible de porter une appréciation sur la façon dont les travailleurs et les masses déshéritées vivent la nouvelle situation politique du Brésil. L'élection de Lula est pour eux un indiscutable succès, par delà même les capitulations politiques de celui-ci, elle est de fait un encouragement. Nous ne pouvons qu'espérer que parmi eux et qu'au sein du Parti des travailleurs puisse émerger un courant se donnant réellement un programme fidèle aux intérêts des classes populaires.
Serge Godard


Nous publions un échange entre la Fraction, la minorité de Lutte ouvrière, et Débat militant, c'est-à-dire une tribune rédigée pour Convergences révolutionnaires et la réponse qui y a été faite et publiée dans le même numéro. Cet échange se voudrait, de notre point de vue du moins, l'ébauche d'un véritable débat écrit afin d'apprécier, de délimiter les " divergences considérables " qui existeraient d'après Jacques Morand non seulement entre le groupe de travail Débat militant et la Fraction, mais aussi entre nos deux organisations pour œuvrer à définir une politique commune à l'extrême-gauche. Peut-être que la discussion permettrait de préciser voire de relativiser le contenu de l'adjectif " considérable "… afin de rendre les convergences possibles.
Cette démarche avance lentement mais les idées cheminent…
DM

Débattre pour préparer un front des révolutionnaires

Nous sommes confrontés à une nouvelle situation politique à l'issue des dernières élections qui ont vu l'effondrement de la gauche plurielle, en particulier du PC, en même temps que l'extrême-gauche recueillait plus de 10 % des voix à la présidentielle alors que la menace représentée par l'extrême-droite se concrétisait dans la présence de Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. La droite revenue aux affaires, prenant appui sur la politique passée du gouvernement de la gauche plurielle, conduit une nouvelle offensive contre les salariés justifiée par une propagande populiste flattant les préjugés réactionnaires et sécuritaires.
Ces changements politiques s'opèrent dans un contexte de crise financière internationale et de montée des militarismes.
La pression des idées réactionnaires et surtout la pression du chômage au moment où les plans sociaux connaissent une nouvelle envolée pèsent lourd sur les consciences des travailleurs. Cependant, une nouvelle combativité s'exprime quand elle en a l'occasion comme ce fut le cas le 3 octobre lors de la manifestation des électriciens et des gaziers ou le 17 dans l'éducation nationale. Ce sont aussi des dizaines de mouvements contre les licenciements, dispersés, défensifs.
La nécessité de développer une politique visant à la convergence des luttes est au cœur des discussions, la nécessité d'avoir un plan pour que chaque mobilisation contribue à redonner aux travailleurs confiance en eux-mêmes, à leur démontrer qu'il est possible d'influencer le cours des choses, que l'action, la lutte payent.
Les grandes confédérations syndicales agissent à l'opposé, morcelant les luttes, isolant chaque branche. Elles ne sont préoccupées que de leur rivalités pour les élections aux prud'hommes et impuissantes à tracer la perspective d'une riposte d'ensemble. Chacune avec ses nuances, s'apprête à continuer avec la droite la même politique qu'avec la gauche, du moins si la détérioration de la situation économique le leur permet.
Quant aux partis de l'ex-gauche plurielle, ils ont bien du mal à ne serait-ce qu'exister en tant qu'opposition parlementaire. Les dirigeants du PS ne sont préoccupés que de justifier leur politique passée ou de se différencier entre eux dans la bataille pour les places qui se jouera à leur prochain congrès. L'opposition d'Emmanueli et Melenchon n'est qu'une nouvelle palinodie aussi peu crédible que le virage à gauche de Hue et Buffet.
Les organisations d'extrême-gauche, Lutte ouvrière et la LCR en premier lieu, sont les seules à pouvoir impulser de façon coordonnée une telle politique. Cela devrait être l'objet de discussions, d'échanges d'informations afin de coordonner nos interventions, et, plus globalement, comme le proposent les camarades de la fraction, d'une véritable campagne autour d'un plan d'urgence sociale et démocratique.
Pourtant, malgré la gravité de la situation, chaque organisation agit séparément pour défendre l'idée d'un…tous ensemble !
Le problème n'est pas de faire le procès de l'une ou l'autre organisation ou des deux, mais de comprendre les raisonnements politiques qui conduisent à une telle attitude pour expliquer et convaincre que l'intérêt général devrait nous dicter une autre politique.
Pour cela faudrait-il ne pas en craindre la logique et les conséquences, c'est-à-dire la constitution d'un front des révolutionnaires. En fait l'enjeu de la période est bien là.
Agir dans le sens d'une riposte d'ensemble du monde du travail passe par la mise en œuvre d'une politique visant au regroupement de tous ceux qui rompent avec les capitulations des réformistes
Cela n'est pas une simple question de bonne volonté, il ne suffit pas de vouloir. Il n'y a aucune réponse toute faite, formuler cette politique ne se fera qu'à travers le débat entre organisations, entre militants, mais aussi avec tous ceux qui regardent vers nous. Il s'agit de partir des forces disponibles, des niveaux de conscience réels. Inviter au débat, l'organiser, c'est déjà commencer à ébaucher des réponses, chacun à son niveau sur son lieu de travail ou son quartier.
C'est ainsi que nous pourrons convaincre, donner confiance. Convaincre aussi nos organisations dont chacune croit détenir la réponse juste surtout parce qu'en fait chacune doute de l'utilité de la confrontation après des décennies de concurrence ou tout simplement d'ignorance réciproque.
Là encore, la perspective d'agir dans le sens d'une riposte d'ensemble se conjugue avec la perspective du regroupement des révolutionnaires autour de la nécessaire renaissance de la démocratie dans le mouvement ouvrier et dans les luttes mais aussi entre tendances du mouvement révolutionnaire elles-mêmes.
Le 30 octobre 2002
Yvan LEMAITRE (LCR)

Un front, oui… mais pour quels objectifs ?

Il ne pourra y avoir de front des révolutionnaires que sur des objectifs précis. Pour ne parler que de nos deux organisations, LO et LCR, trop de choses les séparent, fondamentales comme conjoncturelles, dans les méthodes comme dans les buts, pour imaginer que du simple débat puisse surgir une alliance structurelle. Il suffit de confronter les analyses de Débat Militant, tendance de la LCR à laquelle appartient Yvan Lemaitre et de la Fraction pour saisir des divergences considérables, même s'il y a aussi évidemment bien des convergences entre deux tendances qui, dans la LCR d'une part, LO de l'autre, partagent pourtant nombre de convictions communes. Pour notre part nous ne pensons pas, par exemple, que nous sommes entrés dans une nouvelle période politique, la situation des travailleurs, salariés, immigrés et exclus de ce pays ressemblant au contraire furieusement à celle qu'ils enduraient déjà avant le printemps, indépendamment des changements de rapports de forces électoraux entre les partis de droite, de gauche ou d'extrême droite, d'ailleurs moins importants que la LCR a voulu les voir.
Certes un débat entre les révolutionnaires n'est jamais inutile. Et pour notre part nous y sommes toujours prêts, puisque la Fraction le mène régulièrement avec les camarades de Débat Militant, comme elle l'a mené ou le mène avec toutes les tendances ou les groupes, petits ou grands, qui nous l'ont proposé. Le titre de cette revue Convergences révolutionnaires - que nous avions commencé d'ailleurs en collaboration avec les camarades qui formaient la Tendance Révolution !, maintenant dissoute, de la LCR - n'est-il pas tout un programme ?
Notre différence donc avec les camarades de Débat Militant est que nous ne pensons pas qu'il s'agit d'abord de rassembler pour faire surgir ensuite les objectifs communs, mais rechercher (et proposer) ces objectifs qui, s'ils donnaient lieu à une intervention commune, pourraient ensuite favoriser un rassemblement. Ce n'est pas le cadre qu'il faut installer d'abord pour le remplir ensuite, c'est le contenu de l'alliance qu'il faut définir pour qu'il puisse servir de socle à l'éventuel cadre dans lequel nous pourrions nous retrouver.
Ces objectifs communs existent-ils aujourd'hui ? Nous le pensons. Mais ce ne peut être l'objectif politique général que se fixent chacune de nos organisations. Vouloir un parti à gauche de la gauche (surtout prêt à prendre une place dans un futur gouvernement de gauche comme Olivier Besancenot a pu l'écrire il y a peu) est antinomique à la construction d'un parti communiste révolutionnaire sur une base de classe que propose LO. Là-dessus aucune entente n'est possible tant que l'une ou l'autre des deux organisations n'aura pas changé son fusil d'épaule (et pour notre part nous militons pour que ce soit la LCR et surtout pas LO).
En revanche, face aux attaques redoublées et tous azimuts du patronat et du gouvernement, LO et la LCR, et plus largement bien des révolutionnaires, pourraient se retrouver, sur la nécessité d'intervenir dans la lutte de classe, non seulement pour aider chacune des luttes à aller le plus loin possible, mais aussi pour défendre et populariser la perspective d'un mouvement d'ensemble sur les revendications d'ensemble, seule riposte à la hauteur de l'offensive subie. Ce mouvement ni les confédérations syndicales ni la gauche n'ont la moindre intention de l'impulser, plutôt de dresser sur sa route tous les obstacles possibles (à commencer par l'émiettement systématique et organisé des journées d'action par branche auquel nous assistons depuis un mois). Sur ce point, si l'on en croit leur presse, les révolutionnaires se retrouvent aujourd'hui à peu près d'accord. Voilà donc bien la première opportunité de constituer un front !
C'est pourquoi nous proposons aux camarades de Débat Militant de défendre dans nos organisations respectives, LO et LCR, l'idée d'une campagne nationale commune auprès des travailleurs comme des militants et organisations politiques, syndicales et associatives du monde du travail pour un mouvement d'ensemble sur les revendications qui constitueraient aujourd'hui le programme de la riposte ouvrière à l'offensive capitaliste : salaires, chômage, licenciements, précarité, retraite, sécurité sociale…
Le 10 novembre 2002
Jacques MORAND