Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°38
3 décembre 2003

Sommaire :

Raffarin, la chute... l'imposture du 5 mai a fait son temps

Le salaire au mérite, c'est l'autérité pour tous...

Remettre à l'ordre du jour la question des salaires


Raffarin, la chute… l'imposture du 5 mai a fait son temps

Raffarin ne cesse de dégringoler dans les sondages, et, avec lui, la politique dont il s'était fait le zélé serviteur, homme de Chirac, suffisamment creux pour ne pas lui faire de l'ombre et se gonfler du vote du 5 mai, de l'hypocrisie du consensus républicain dont il a porté toutes les contradictions et maintenant… le rejet par l'opinion.
Pour le moment, la droite n'a guère le choix que de s'accommoder de celui qui incarne son échec à transformer le succès du vote Chirac et celui des législatives en véritable soutien populaire à sa politique. Sous l'effet du mouvement du printemps dernier et de ses suites, les résistances du monde du travail aux mauvais coups du gouvernement, celles aussi de la jeunesse, se révèle l'hypocrisie du discours sur le dialogue ou la démocratie sociales et la réalité d'une politique toute entière vouée à la défense des classes privilégiées.
L'incapacité de Raffarin à asseoir son autorité politique autrement qu'en se référant à Chirac ou à l'unité de la droite libère les multiples ambitions, Fillon, Sarkozy, Bayrou…
Face à ces rivalités, le premier ministre en sursis se présente comme l'homme de l'unité… sans ambition " Notre famille politique s'est construite sur l'union. N'oublions pas le 21 avril ! C'est grâce à l'union que nous pouvons défendre nos valeurs ", a-t-il déclaré pour ajouter: " Il faut une logique d'unité, car il y a un risque des extrêmes. "
L'UDF est restée sourde à ce message. Dénonçant une nouvelle fois " l'incohérence " des choix gouvernementaux et de certaines mesures " impopulaires ", Bayrou a affirmé : " On ne peut pas diriger un pays sans entendre la voix des citoyens. Il faut une voix libre dans ce pays. Quand on ne veut pas céder, on fait preuve de résistance. Ce n'est pas facile tous les jours. Nous préférerions qu'il y ait un gouvernement à l'écoute. "
Mamère n'a pas hésité à faire un parallèle entre les Verts et l'UDF déclarant que " les Verts (sous le gouvernement Jospin) n'étaient pas loin de l'UDF d'aujourd'hui ". Du parallèle au rapprochement, il y a un pas qui est certes encore loin d'être franchi mais il est clair que l'échec de Raffarin comme l'impuissance du PS incitent bien des leaders politiques à envisager leur propre avenir avec une très grande ouverture d'esprit…
Sarkozy comme Bayrou postulent ouvertement à la présidence. L'un comme l'autre se placent en prenant acte de la fin d'une période politique, celle inaugurée en 81 par la victoire de Mitterrand qui a abouti aux années de cohabitation dont Chirac fut la pierre angulaire et le vote du 5 mai l'effet surprise du dernier acte.
C'est pourquoi Sarkozy se pose, bien qu'au gouvernement, en rival de Chirac. Lors d'un débat avec Hollande, organisé par Le Monde, il s'est déclaré favorable à la limitation à deux quinquennats de la durée maximale du mandat présidentiel. " Quand on a le sentiment que le temps est compté, on agit plus et plus vite, a-t-il déclaré. Quand le mandat est illimité, on a - et c'est humain - comme volonté celle de durer. " La cible ne faisait pas de doute !
L'UDF a approuvé avec distance tandis qu'Emmanuelli s'indignait : " Je trouve un petit peu inconvenant que M. Sarkozy ait l'air de dire à M. Chirac, "c'est terminé, il faut laisser la place". "
Sarkozy postule à être l'homme capable de redonner une politique à la droite en la dégageant des ambiguïtés de la cohabitation comme du vote du 5 mai, donc de toutes les contradictions de Chirac. Le populisme de Raffarin visait à donner crédibilité à " l'état d'esprit du 5 mai ", à construire une cohérence pour masquer ces contradictions, à assurer une certaine continuité entre la gauche et la droite. Il n'avait du fait de la politique du gouvernement Jospin guère de mal à le faire sauf que les exigences du patronat face à la concurrence économique se sont faites plus contraignantes. Les réformes libérales urgeaient, il importait d'utiliser le soutien apporté par la gauche et les syndicats à Chirac pour porter des coups décisifs aux travailleurs. Raffarin a accompli de ce point de vue la " mission " que lui avait confiée Chirac, au prix de sa propre popularité. Il n'a réussi qu'à se discréditer aux yeux de l'opinion apparaissant comme l'homme du double langage, les sourires d'abord, les mauvais coups ensuite.
Sarkozy prétend réussir là où Raffarin a échoué, justifier et faire accepter les attaques en série contre le monde du travail au nom des intérêts généraux, l'obligation d'affronter la mondialisation, en invoquant le bon sens, comme il prétend y parvenir dans sa politique sécuritaire. La criminalisation des classes pauvres se revendique des prétendus intérêts de ces mêmes classes. Généralisée à toute la question sociale, une telle politique s'emparerait de thèmes populistes flirtant avec ceux de l'extrême-droite.
Les dangereuses ambiguïtés de la défense de la laïcité par Sarkozy-Raffarin en sont une illustration.
L'homme capable d'incarner aux yeux de la droite ce nouveau populisme non dans la conciliation avec la gauche, non dans la continuité mais dans la rupture avec la cohabitation pour gagner la sympathie de l'électorat de droite et d'extrême droite doit se libérer de la tutelle de Chirac. Voilà pourquoi Sarkozy n'a pas hésité à affirmer ses ambitions présidentielles et ne craint nullement de rappeler l'hostilité de Chirac à son égard, lui que l'on appelle, paraît-il, à l'Elysée " le petit salaud " en souvenir de son soutien à Balladur.
Libérée des contraintes des anciens rapports de force, une telle politique est lourde de danger, elle aura sa propre logique " sécuritaire ", c'est-à-dire anti-démocratique et réactionnaire.
Quant à Bayrou qui postule aussi pour 2007, il se plaît à souligner les incohérences de la politique du gouvernement Raffarin en essayant de se donner une allure sociale. A travers les appareils des vieux clans rivaux de la droite se déroulent de nouvelles batailles anticipant les rapports de force qui sortiront des urnes en 2004.
Au fond Bayrou n'a pas d'autre politique à proposer que Sarkozy ou Fillon, il prétend être mieux à même de l'appliquer au centre, voire en préparant des alliances avec le PS ou une partie du PS sans oublier des notables verts…
Chacun prétend pour l'avenir être à même de gagner la bataille que Raffarin a perdue, la bataille de l'opinion.
" Pour la droite, pouvait-on lire dans le Figaro au lendemain du FSE de Saint Denis, le danger est dans la rue : les foules du FSE, hostiles par principe à toute réforme " libérale ", sont les régiments des futurs conflits sociaux. Pour le PS, le péril est électoral : le fossé qui se creuse entre la gauche de gouvernement et une large partie de son électorat " naturel " peut leur interdire pour longtemps le chemin du pouvoir.
Droite, gauche : finalement, c'est à la crise de la démocratie représentative que renvoient les foules de Bobigny, de la Villette et de Saint-Denis. Pourquoi l'espérance sociale a-t-elle trouvé refuge en France dans une utopie généreuse parfois, infantile souvent, globalement archaïque ? Pourquoi une fraction grandissante de la jeunesse de ce pays se reconnaît-elle dans le " modèle brésilien " ? Est-ce la faute de la gauche socialiste, qui n'a pas su faire à temps son aggiornamento ? Celle de la droite libérale, qui n'a pas osé assumer ni expliquer sa vision ? Faut-il y voir le syndrome d'une fatigue nationale devant les contraintes de la compétition internationale ? L'équation altermondialiste est riche encore d'inconnues. Il est douteux qu'elle désarme nos concurrents de New York, de Londres, de Delhi ou de Pékin
. "
Par delà les préjugés, est résumée l'équation politique à laquelle sont confrontées les ambitions des uns ou des autres : il n'y a qu'une politique possible, du point de vue du capital, celle qui mobilise les énergies pour faire face à la concurrence internationale du marché, mais cette politique provoque la révolte et entraîne le discrédit. Comment prévenir les conflits, éviter le discrédit, cette quadrature du cercle connaît une réponse classique, un durcissement de la politique des patrons et de leur Etat qu'il s'agit de faire accepter à la population, de gré ou de force.
La crise de la démocratie parlementaire, " la démocratie représentative ", c'est-à-dire de la machine politique visant à contenir le mécontentement, la révolte, les aspirations des classes populaires dans le cadre des institutions de la bourgeoisie, de l'alternance politique, est partie intégrante de l'évolution même du capitalisme. Elle n'a pas de réponse dans le cadre de ces institutions.
" L'équation altermondialiste est riche encore d'inconnues ", c'est vrai. L'avenir dépend pour une part de la capacité du mouvement, plus généralement du mouvement ouvrier à s'emparer de la question politique au lieu de ne retenir des leçons du passé qu'une méfiance en rupture avec les partis parlementaires.
La leçon complémentaire des défaites du passé est la nécessité pour le monde du travail de se donner son propre parti politique, un parti qui, tout en utilisant les droits démocratiques que donnent les institutions bourgeoises, conquêtes du monde du travail, se situe dans une perspective extraparlementaire de transformation révolutionnaire de la société.
Le mouvement révolutionnaire doit lui aussi anticiper les rapports de force qui sont en train de se constituer, les tensions à venir plus fortes tant sur le plan social que politique pour y préparer les travailleurs.
Les progrès de l'extrême-gauche, de son influence électorale, le fait que nous occupions la une de l'actualité politique impliquent de nouvelles responsabilités pour que nous puissions peser sur ces rapports de force, mettre en œuvre une véritable politique pour les luttes, préparer les affrontements de classes à venir.
Cela suppose être capable d'œuvrer à unir et à regrouper nos forces, étape vers ce nouveau parti. De ce point de vue, dans ce contexte de crise sociale et politique, l'accord entre notre organisation et Lutte ouvrière est riche d'espoir et de possibilités, à condition de ne pas en faire un simple accord électoral.
Yvan Lemaitre


Le salaire au mérite, c'est l'austérité pour tous…

Après le recul subi sur le plan des retraites en juin, les fonctionnaires viennent de se voir refuser toute augmentation de salaire au titre de l'année 2003. Une augmentation de 0,5% du point d'indice est prévue début 2004, mais elle sera loin de couvrir l'augmentation du coût de la vie. Le ministre de la Fonction publique, Delevoye, faisant référence à la mise en place de la rémunération au mérite, a laissé entendre que les fonctionnaires devaient s'habituer à ne plus voir leurs salaires augmenter régulièrement, également et simultanément pour tous.
La mise en place du salaire au mérite pour les fonctionnaires est, dans un premier temps limitée à quelques centaines de hauts fonctionnaires, mais avec l'objectif de l'étendre à l'ensemble des salariés de la fonction publique. Elle est une des multiples facettes de l'offensive du gouvernement et du patronat contre les salariés. C'est-à-dire du combat permanent des patrons pour accaparer, aux dépends des salaires, une part toujours plus grande des richesses produites par la société.

Mettre fin à une institution : l'évolution automatique des salaires des fonctionnaires
Un fonctionnaire était, jusqu'à maintenant, assuré de voir ses revenus augmenter régulièrement, dans le cadre d'une évolution de carrière s'appuyant sur des " échelons ". Il existe, dans la vitesse de passage d'un échelon au suivant, une part de " mérite ", basée sur des " notes " attribuées tous les ans par les supérieurs hiérarchiques. Mais cet aspect des choses est fortement tempéré par la gestion paritaire des avancements de carrière, par des commissions intégrant les syndicats.
Parallèlement à cette situation, dans les entreprises privées, de moins en moins de salariés peuvent espérer avoir une " évolution de carrière " équivalente, avec des salaires prenant en compte l'ancienneté. Salaires bloqués, licenciements puis réembauches pour des salaires inférieurs, quand ce n'est pas l'intérim ou le chômage, voilà le lot de bien des salariés. Et c'est cette situation que le patronat voudrait bien imposer comme norme pour l'ensemble des travailleurs. Autrement dit, leur faire considérer cette précarité permanente non pas comme une exception, un accident dû à la conjoncture, mais comme une situation normale.
Dans ce contexte, la situation des fonctionnaires est un obstacle. Et de la même façon que pour pouvoir imposer un recul à l'ensemble de la classe ouvrière sur les retraites, il fallait d'abord mettre fin aux 37,5 annuités de cotisation des fonctionnaires, il faut mettre fin aux prétendus " privilèges " des fonctionnaires. Généraliser le salaire au mérite, c'est soumettre directement le salaire des agents à l'arbitraire, les diviser, exercer une pression accrue sur eux. C'est aussi une attaque contre l'ensemble des salariés.

Baisser le " coût de l'Etat "
Cette politique s'inscrit dans la perspective de diminuer les dépenses pour les services publics, dans le cadre de leur démantèlement.
Dans un pays industrialisé comme la France, une part importante des richesses produites par la production revient à l'Etat sous forme d'impôt, ainsi qu'à divers organismes de répartition (caisses de sécurité sociale, caisses de retraite, caisses d'allocations chômage) sous forme de cotisations des salariés et des patrons.
Concernant les caisses associées aux organismes de répartition, les sommes allouées, en fonction des besoins, aux salariés malades, aux chômeurs, aux retraités, constituent une part de salaire, socialisée à travers les diverses cotisations. La part venant des cotisations des salariés peut être considérée comme une forme de régulation des revenus entre les salariés ; celle venant des cotisations patronales est du salaire, en bonne et due forme. D'ailleurs les patrons ne s'y trompent pas, qui font tout pour diminuer leurs cotisations, entraînant du même coup la baisse des prestations. Moins d'argent que touchent les salariés, c'est moins de salaire ; moins d'argent que cotisent les patrons, c'est aussi moins pour les salaires et plus pour les profits.
Le même mécanisme se produit au niveau des caisses de l'Etat ou des collectivités locales.
Depuis les années 70, gouvernement après gouvernement, sous couvert de politiques de " soutien à l'emploi ", les patrons d'entreprises privées ont touché des sommes considérables sous forme de subventions, tandis qu'ils payaient de moins en moins de charges. A cela, on peut ajouter la baisse des impôts sur les revenus, le plafonnement de l'impôt sur la fortune… Empocher des subventions d'une part, payer moins d'impôts de l'autre, c'est une autre façon d'augmenter les profits, de disposer de toujours plus d'argent pour la spéculation financière.
En parallèle, la grande masse de la population est sur-imposée par le biais des impôts indirects (TVA, taxes sur les carburants, le tabac, etc…). Une part importante des salaires perçus est ainsi reversée à l'Etat… avant de retourner dans les poches des patrons !
Malgré cela, cette politique de cadeaux à la bourgeoisie a une conséquence arithmétique simple : elle vide les caisses de l'Etat. D'où le mot d'ordre de toutes les bourgeoisies : il faut " baisser le coût de l'Etat ".
C'est-à-dire, concrètement, diminuer les dépenses liées au fonctionnement des services de l'Etat, en particulier des services publics. Comme le disait Allègre : " dégraisser le mammouth ".
Tous les services publics (Santé, Education, Poste, France Télécom, SNCF, etc.), sous des formes diverses et à des degrés d'avancement différents, vivent cette situation. Tout le monde peut mesurer, très concrètement, l'avancement des dégâts. Pour résumer, on peut dire que ces attaques suivent trois axes :
- Diminuer les services gratuits ou peu coûteux, au détriment de la population la plus défavorisée.
- Privatiser tout ce qui est susceptible de permettre à une entreprise privée de faire du profit. Les formes de privatisation sont diverses, et se succèdent. Les objectifs de ces privatisations font l'objet de l'AGCS, accord général pour le commerce des services.
- Enfin, pour la partie incompressible des services de l'Etat, celle qu'il faut conserver pour assurer le maintien de l'Etat (police, armée, justice), ou encore un minimum de services sociaux, il s'agit de diminuer les coûts salariaux, de mettre fin aux " privilèges " des statuts, d'introduire la précarité (CES, contractuels, vacataires…). Et pour fixer clairement les objectifs, un fonctionnaire qui part à la retraite sur deux ne sera pas remplacé.

Passer outre les résistances
Mais face aux ministres qui s'acharnent à expliquer à tout un chacun que la modernisation de l'Etat est une nécessité, les agents des services publics, y compris une partie des cadres, résistent fortement, le mouvement de mai-juin contre Ferry-Fillon en est un exemple. Pour sauvegarder leurs conditions de salaire et de travail, mais aussi parce que la très grande majorité d'entre eux pense que leur travail est utile, que la société en a besoin, et qu'il faut en maintenir la qualité.
La capacité de résistance des salariés des services publics tient au fait qu'ils appartiennent à des structures nationales, centralisées. C'est pourquoi aux attaques frontales, qui peuvent déclencher des réactions d'ensemble, s'ajoutent des attaques au niveau de la structure, qui visent à " casser " le monolithisme des services publics nationaux, à les dissoudre en quelque sorte, de l'intérieur. L'instauration du salaire au mérite est de celles-là. Elle va de pair avec l'introduction d'une plus grande autonomie financière au niveau des établissements publics. Cette politique a une expression juridique : la LOLF, Loi Organique relative aux Lois des Finances, mise en place par Sapin, ministre socialiste de la Fonction publique, votée par le Parlement en juillet 2001.
Les " lois des finances ", ce sont les règles qui définissent le fonctionnement financier des entreprises publiques. Autrement dit qui décident de l'utilisation de l'argent, de son affectation dans les divers chapitres du budget : personnel, investissement, achats de produits divers nécessaires au fonctionnement...
Le secret de la LOLF, c'est de " donner plus de responsabilités aux gestionnaires et aux chefs d'établissement ". En leur donnant en particulier à gérer directement le budget des salaires qui, jusqu'à maintenant, était centralisé. Avec la LOLF, un enseignant de lycée ne sera plus payé par le Rectorat, mais directement par le proviseur et l'intendant. Chefs d'établissements et gestionnaires auront à jongler avec des budgets limités, et auront donc le choix, pour faire des économies, d'embaucher du personnel précaire, de sous-traiter l'entretien des locaux, etc…
Il va de soi que dans ce cadre, le " salaire au mérite " prend toute sa signification. A commencer pour remercier certains chefs de services du zèle qu'ils auront montré à prendre leurs " responsabilités ".
Et cela n'est sûrement pas un hasard si les premiers à être assujettis au salaire au mérite sont 500 hauts fonctionnaires, histoire de les motiver à mener à bien, de l'intérieur, la " réforme de l'Etat ".
La cohérence de la politique de la bourgeoisie et de son Etat montre que c'est toute la logique du capitalisme qu'il faut rompre. C'est bien une question politique.
Eric Lemel


Remettre à l'ordre du jour la question des salaires

En imposant le salaire au mérite dans la fonction publique, l'Etat veut mettre fin à ce que tous les patrons considèrent comme une anomalie : payer des salaires indépendamment du travail fourni. D'après eux, quelqu'un qui travaille, selon les critères de rentabilité, vite et bien, " mérite " de gagner plus d'argent que celui qui travaille lentement et mal. Ce qui ne les empêche pas, dans les faits, de s'acharner à payer le moins possible aussi bien les " méritants " que les autres.
Mais cette idée qu'il faut " mériter " son salaire est largement partagée, y compris par nombre de salariés, et, d'une certaine façon, par les organisations syndicales, sans parler des partis politiques de gauche, comme le PS ou le PC. Cette façon de concevoir les rapports salariaux repose sur l'idée que le salaire est le prix du travail. Elle masque ce qu'est le salariat : un mécanisme d'exploitation de l'homme par l'homme.
Une autre idée largement répandue est que, dans les multiples processus de production et d'échange de biens et de services qui constituent la réalité économique de la société, c'est le capital qui crée les richesses nouvelles. Les patrons, en investissant leur argent dans des entreprises, permettraient ainsi à la société d'accumuler de nouvelles richesses. Ils auraient, en même temps, la générosité de permettre aux salariés d'avoir un travail, donc un salaire…
L'idéalisation du rôle personnel des PDG vise à masquer la réalité de leur puissance sociale qui ne tire sa force que d'un rapport collectif de domination et, dans le même temps, à reléguer les salariés au rang d'accessoires. Cela permet, en toute quiétude morale et juridique, de justifier des rapports sociaux, qui sont, personne ne peut le nier, générateurs d'inégalités sociales en permanente aggravation. Et cela permet de tenter de faire accepter aux salariés l'idée que toute lutte pour une augmentation des salaires est illégitime et vouée à l'échec, pire, qu'elle ne peut qu'aggraver la crise, le chômage, conduire la société à la crise.
La réalité est toute autre. Une augmentation généralisée des salaires, loin de ruiner l'économie, permettrait, bien au contraire, en augmentant le pouvoir d'achat de la grande masse des salariés, de donner des débouchés plus larges aux produits, de créer des emplois. Mais cela se ferait forcément au détriment des profits.

Le salaire, prix d'une marchandise particulière
Le salaire n'est pas le prix du travail, c'est le prix que paye le patron pour disposer de l'activité d'un salarié, pour utiliser sa force de travail. Dans le cadre des rapports économiques bourgeois, cette force de travail est une marchandise, qui s'échange sur le marché du travail, contre un salaire. Ce qui en fait une marchandise particulière, c'est que son acheteur, le patron, en tire plus de valeur qu'il n'en dépense sous forme de salaire. C'est de cette particularité que les capitalistes tirent leur profit, en s'appropriant la plus-value réalisée au cours de la production, c'est-à-dire l'écart entre ce qu'ils paient réellement pour les salaires, et ce qu'ils obtiennent en échange, de la valeur ajoutée par le travail des salariés.
La valeur d'une marchandise est composée d'une part de la valeur des matières premières, des équipements, de l'énergie consommées, d'autre part la valeur ajoutée par le travail.
C'est donc le travail et non le capital qui crée de nouvelles valeurs, de nouvelles richesses. D'autre part, le salaire n'est pas le prix du travail, il n'est qu'une partie de la valeur ajoutée par le travail, l'autre partie constituant les profits. Augmenter le salaire n'augmente pas nécessairement la valeur de la marchandise, mais prend pour les salaires sur la masse des profits. Il s'agit d'une autre répartition des richesses.

La valeur de la force de travail
Comme toute marchandise, la force de travail a une valeur. Elle correspond au temps de travail nécessaire à sa production et à son entretien. Le salarié doit entretenir cette force de travail au jour le jour, refaire ses forces, se loger, se nourrir. Le temps nécessaire pour produire ce qu'il lui faut pour vivre détermine une partie de la valeur de la force de travail. Il lui a fallu également acquérir les compétences nécessaires à exécuter son travail, il a dû se former. Cette formation est aussi du temps de travail accumulé, qui entre dans la valeur globale de la force de travail. Ainsi, la valeur de la force de travail est déterminée par le coût de sa production et de sa reproduction. Elle n'est pas la même pour un ingénieur ou pour un travailleur sans formation ; à qualification égale, elle n'est pas la même selon les pays, mais dépend du niveau de vie moyen.
Dans le calcul du salaire, prix de la force de travail, ne rentre aucune considération morale ni de mérite. Ces considérations servent à justifier les bas salaires, à opposer les travailleurs entre eux, à les diviser.

Le prix de la force de travail, sur le marché
Ce prix de la force de travail oscille, sur le marché du travail autour de sa valeur en fonction de la loi de l'offre et de la demande. En période de chômage, pour vendre sa force de travail, " trouver du travail ", il faut baisser ses prix, accepter des baisses de salaire. C'est pour faire pression sur les salaires que le patronat organise à strictement parler le chômage, met les travailleurs en concurrence les uns les autres.
Avec la mondialisation, le marché du travail, lui aussi, s'est mondialisé. Les travailleurs des pays industrialisés se retrouvent en concurrence, dans le cadre des multinationales, avec des travailleurs vivant dans des pays où le niveau de vie est bien plus bas, dont la valeur de la force de travail est, de fait, inférieure à celle des salariés des pays riches.
La loi de l'offre et de la demande joue son rôle, exerçant une pression défavorable aux salariés dans leur rapport de force avec le patronat. C'est sur cette pression que se sont appuyées les politiques des bourgeoisies des 20 dernières années, menées aussi bien par la gauche que par la droite, pour imposer un recul généralisé des conditions de vie des salariés dans les pays riches, afin de compenser la baisse des profits due à la crise.
Mais cette politique, en diminuant considérablement le pouvoir d'achat des salariés, participe à l'aggravation de la crise. Et contrairement à ce qu'affirme la propagande patronale et gouvernementale, une hausse généralisée des salaires ne ruinerait pas l'économie, bien au contraire. D'une part, elle n'augmenterait pas le coût des marchandises, mais imposerait une baisse générale des profits, une autre répartition des richesses. D'autre part, en augmentant le pouvoir d'achat des salariés, elle donnerait un débouché plus important aux marchandises. Et ce serait autant d'argent qui ne serait pas engloutie dans des spéculations financières…


Oui, aujourd'hui, quelles que soient les incertitudes sur l'avenir de l'économie mondiale ou plutôt en raison même de ces incertitudes, la lutte pour les salaires est à l'ordre du jour.
Ce combat est au cœur de l'exigence d'une autre répartition des richesses, il est nécessairement offensif. Il romprait avec l'acceptation des reculs inévitables, avec l'ambiance défaitiste entretenue par les directions des grandes confédérations syndicales qui négocient à reculons ce que les salariés acceptent de céder.
Revendiquer une revalorisation générale des salaires est, avec l'interdiction des licenciements, une contestation de cette logique de la concurrence capitaliste que chacun se plait à nous présenter comme inévitable.
Ce combat pour des augmentations de salaires, dans la mesure où il se heurte aux tendances profondes du système capitaliste à baisser les salaires pour maintenir les profits, débouche en fait sur un combat plus général pour l'émancipation des travailleurs, l'abolition du salariat.
L'exigence du bien-être est incompatible avec la propriété privée capitaliste.
E. L.