Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°47
19 mai 2004

Sommaire :
Elections européennes : affirmer l'unité et l'indépendance politique du monde du travail

A travers les difficultés que rencontre la mobilisation, une conscience nouvelle se forme

Référendum sur le projet de constitution européenne : des préoccupations qui ont peu de choses à voir avec le souci de la démocratie
Angleterre : la coalition RESPECT : une alternative à Blair ?
Face aux nouveaux défis posés aux révolutionnaires, quels enseignements tirer de l'expérience brésilienne ?
A propos d'une nouvelle mobilisation des piqueteros en Argentine

Elections européennes : affirmer l'unité et l'indépendance politique du monde du travail

La campagne des élections européennes est ouverte. Elle commence encore plus en creux que la campagne des élections régionales tellement les partis institutionnels sont divisés et en porte-à-faux sur la question de l'Europe. Les grandes généralités tiennent lieu de programme à la droite comme à la gauche, l'une et l'autre engagée dans la même politique au service de la construction de l'Europe des multinationales et de la finance. La droite rêve sans y croire de relativiser son désaveu aux Régionales, le PS de confirmer son succès en essayant de faire oublier sa politique passée au nom d'une " Europe sociale ", nouveau mythe électoral du social-libéralisme.
L'enjeu du point de vue des intérêts des classes populaires est de confirmer la sanction du gouvernement du 28 mars dernier en rejetant une politique soumise aux intérêts du patronat que ce soit la droite ou la gauche qui la mène, ici, ou au niveau de l'Europe.
Face à l'ensemble des forces politiques qui s'inscrivent dans le cadre du système capitaliste, du règne de la propriété privée, des Etats nationaux et des frontières, nous voulons tracer une autre perspective politique, en rupture avec ce système économique et social, ses institutions, celle d'une politique indépendante, unitaire, internationaliste pour la défense des intérêts des travailleurs.
L'enjeu de ces élections est que le pôle d'extrême gauche porteur de cette perspective autour de l'axe LCR-LO s'affirme avec le plus de force possible.
Les électeurs de gauche et des classes populaires ont voulu lors des élections régionales effacer le vote du 5 mai 2002. Contre Le Pen, ils avaient voté Chirac, contre la droite et le gouvernement Chirac-Raffarin, ils ont voté pour le PS. Ce vote de sanction et de rejet démontre l'illégitimité du gouvernement mais il n'est en rien une approbation de la politique passée de la gauche plurielle et encore moins un vote d'adhésion à un projet politique que nous connaîtrons au plus tôt… après les congés d'été !
Oui, ce gouvernement est illégitime et nous exigeons avec l'ensemble des salariés l'abrogation des lois Fillon sur les retraites, l'arrêt de la privatisation d'EDF-GDF, le retrait du projet Douste-Blazy sur l'assurance maladie…
Le gouvernement dit avoir entendu le message des électeurs lui qui n'avait pas su entendre celui du mouvement du printemps dernier, mais Chirac et ses ministres ne cherchent qu'à gagner du temps, le temps d'une élection. Ils ne reculent sur rien d'essentiel, gardent le cap des réformes en tentant d'esquiver le mécontentement croissant pour, les élections passées, relancer l'offensive des attaques contre les salariés et la population.
Il est clair que la sanction n'a pas été suffisante.
La sanction du 28 mars n'a pas été suffisante parce que les dirigeants du PS ont tout de suite déclaré qu'ils ne voulaient pas de crise. Ils attendent 2007 en opposants loyaux vis à vis de la droite et… du patronat.
Mais les retraités, les chômeurs, les précaires, les recalculés, les menacés de licenciement, l'ensemble des salariés qui voient leur niveau de vie baisser, les jeunes à l'avenir bouché, les femmes sur lesquelles le recul social pèse doublement, ne peuvent attendre. Et ils n'ont aucune confiance à donner à cette opposition qui ne conteste la politique de la droite et du Medef que le temps des élections.
N'est-ce pas elle qui a commencé à mener l'offensive qu'accentuent Chirac-Raffarin contre nos acquis sociaux sous le gouvernement Jospin dans le cadre de la construction de l'Europe de la finance, de la BCE, l'Europe des profits, celle des Schröder, Berlusconi, Aznar…
Ensemble, ils se préparent à imposer aux travailleurs et aux peuples une Constitution qui prétend, sans rire, donner à l'économie de marché, au règne de la propriété privée, à la tyrannie de la finance une portée universelle.
Nous voulons une Europe des droits sociaux, de la démocratie et de la paix.
Contre l'Europe des profits et de la concurrence, nous voulons l'Europe de la solidarité et de la coopération.
Cette Europe ne pourra naître que la mobilisation des travailleurs et des peuples pour faire valoir leurs droits et imposer leur contrôle sur la marche de l'ensemble de la société. Les listes LCR-LO entendent œuvrer au niveau de l'Europe au regroupement de tous ceux qui se reconnaissent dans cette perspective.
Par delà les frontières, héritage du passé, les travailleurs ont les mêmes intérêts.
Le parti nouveau dont le monde du travail a besoin et dont nous nous voulons les porte-parole s'inscrit dans la perspective d'Etats unis socialistes d'Europe.
Ainsi, notre campagne combine le rejet de Chirac-Raffarin et de leur politique, le refus d'amnistier ou de cautionner les différents partis de l'ex-gauche plurielle pour leur politique passée ou à venir, avec la dénonciation de l'Europe du capital dans l'affirmation de l'unité et de l'indépendance du monde du travail autour d'une politique internationaliste.
Les enjeux des Européennes s'inscrivent dans la continuité de la bataille politique que nous avons mené aux Régionales. A cette occasion, il n'a pas manqué de commentateurs pour discourir sur l'échec des listes unitaires d'extrême gauche.
Certes, les résultats électoraux ne sont pas sans importance, ils sont l'expression déformée des rapports de force politiques et sociaux, mais ce n'est pas notre seul critère pour juger de la justesse de notre politique, de nos succès ou de nos échecs.
Alors bien sûr il est nécessaire de prendre la mesure de nos limites qu'indiquent les scores électoraux, des difficultés devant lesquelles se trouvent nos deux organisations pour dépasser une longue histoire parallèle quoique jalonnée de périodes d'unité. Les divergences passées n'étaient pas anodines, loin s'en faut, mais aujourd'hui elles n'ont plus le même contenu, la campagne des Régionales en témoigne.
Et il nous semble que le fait que nous soyons capables, après les Régionales, de porter dans la campagne des Européennes, les perspectives internationalistes créent les conditions de rapprochements ultérieurs sur le terrain des luttes et de la construction d'un nouveau parti.
Les élections régionales ont révélé et l'écho rencontré par notre politique et, dans le même temps, les limites d'une extrême-gauche divisée encore incapable de s'affirmer comme parti.
Créer les conditions pour de nouveaux rapprochements est aussi un enjeu de ces élections. Ce dernier est en fait la déclinaison des enjeux généraux, leur conséquence logique, la nécessité d'affirmer l'unité de ceux qui tournent le dos à la collaboration de classe, au social-libéralisme en renouant avec l'internationalisme du monde du travail.
Les multiples meetings et réunions de la campagne en seront l'occasion, la fête de Lutte ouvrière, le meeting du Zénith…
Il est évident que plus notre campagne aura d'écho, plus les voix que nos listes recueilleront seront nombreuses, plus ces élections seront un pas vers l'unité des révolutionnaires.
Mais la nécessité de travailler à cette unité résulte de besoins objectifs bien plus profonds, les besoins même du mouvement social, des luttes.
Alors que le mécontentement social s'accroît, l'apathie, la routine des grandes confédérations syndicales, des appareils, leur impuissance à contester la politique du patronat, leur acceptation de la politique des réformes, apparaît pleinement comme un obstacle sur le chemin de la mobilisation.
Elles sont politiquement dominées par la politique du patronat, parce qu'elles ont depuis longtemps abandonné une politique de classe pleinement indépendante. De plus en plus nombreux sont ceux qui en prennent conscience, ils ont besoin d'une politique comme d'un cadre ouvert et démocratique pour militer, se former, échanger leurs expériences, participer à l'élaboration de leurs interventions.
C'est cette perspective d'indépendance de classe dont les listes LCR-LO sont porteuses, et aussi, comme l'écrit la profession de foi, celle d'une force nouvelle représentant les intérêts du monde du travail.
Les résultats électoraux indiqueront un rapport de force, ils donneront la mesure des acquis du mouvement révolutionnaire, malgré ses divisions, ses erreurs, à l'issue de plus dix années de transformations économiques, sociales et politiques, les progrès accomplis au sein du monde du travail. Ils donneront aussi, soyons en sûr, la mesure des tâches que nous avons devant nous pour faire du mouvement révolutionnaire un véritable mouvement de masse.
C'est bien le défi qu'il nous faut relever.

Yvan Lemaitre


A travers les difficultés que rencontre la mobilisation, une conscience nouvelle se forme


Soleil et lutte de classe " titrait le Figaro lundi matin à propos de Cannes. Et de toute évidence, la lutte de classe s'est imposée à Cannes, la lutte d'une fraction de travailleurs parmi les plus exploités, les femmes de ménage des prestigieux palaces, les salariés précaires du Carlton, rejoints depuis par ceux du Hilton, du Gray d'Albion et du Magestic… Encouragés par la lutte des intermittents qui sont devenus de fait, par leur ténacité, les porte-parole de tous les précaires, les salariés des hôtels de luxe de la Croisette sont descendus dans la rue pour dénoncer leurs conditions de travail, la précarité et les salaires de misère, accompagnés en musique par des intermittents... Et s'ils n'ont pour le moment obtenu que " l'ouverture de négociations " et le paiement de leurs jours de grève, comme l'a dit un de leurs porte-parole, " il y a un avant et un après la grève des palaces ".
Haut lieu des smokings, des robes du soir et du mépris de classe, Cannes est devenu à l'occasion du festival un lieu de lutte pour ceux qui font tourner tant les palaces que les films. Une lutte qui a gagné la sympathie et la solidarité de l'ensemble des salariés, dont ceux de la presse qui avaient pris place au premier rang de la manifestation de samedi et qui ont été violemment pris à partie par les CRS. Des journalistes ont témoigné aux journaux télévisés de leur solidarité avec leurs collègues agressés mais aussi avec le combat des précaires. Et la direction de FR3 s'est sentie obligée de porter plainte contre la police.
Sous l'œil des caméras, le festival de Cannes affiche, grâce aux luttes des précaires, la brutalité des rapports de classes et l'émergence d'une conscience nouvelle des opprimés qui osent affirmer leur bon droit et exiger leur dû.

Négociations des directions syndicales pour une " réforme indispensable "
Ces luttes et leur vitalité ne rendent que plus voyants la pesanteur et l'immobilisme des directions des confédérations syndicales qui multiplient les rendez-vous, les " entretiens bilatéraux " tant avec les ministres qu'entre bureaucrates. Thibault a ainsi consulté à tout va et a laissé planer le doute au maximum avant d'annoncer une journée nationale de manifestations le 5 juin à l'appel de la CGT, de la FSU, de l'UNSA, à laquelle s'est joint le Groupe des 10.
Les " retrouvailles officielles " entre Thibault et Chérèque ont par ailleurs été savamment médiatisées… au moment où la CFDT indiquait vouloir " attendre les positions concrètes du gouvernement ". Depuis, Chérèque a précisé sa pensée : il trouve les " propositions de réforme " de Douste-Blazy " insuffisantes ". Quant à Thibault, perspicace, il déclarait le matin des déclarations de Douste : " On voudrait proposer des mauvaises choses dans ce domaine qu'on ne s'y prendrait pas autrement "…
Mais la CGT, la FSU et l'UNSA n'ont pu faire autrement que d'appeler à une journée de manifestations, même si le communiqué commun reflète le cadre que les directions voudraient pouvoir imposer. Elles regrettent " un calendrier très court, qui rend difficiles de réelles négociations " et elles préviennent que le gouvernement prend le risque " d'imposer des mesures inadaptées et dangereuses, qui, sans répondre aux problèmes posés, susciteront un légitime mécontentement ". Comme pour les retraites l'an dernier, le communiqué commun CGT­FSU­UNSA précise que ces organisations " jugent la réforme indispensable "… une suite logique au " diagnostic partagé " avec le Medef et Mattéï.
Le PS, lui, a fait savoir sa " déception ". Ayrault, le président du groupe PS au Parlement a ainsi expliqué : " il n'y a pas d'ambition dans le projet du gouvernement. Ce n'est pas à la hauteur de l'enjeu pour sauver l'assurance maladie […] Soit le gouvernement manque de courage, ce que je crains, soit il nous prépare des mauvais coups, ou les deux, après les élections européennes ". C'est peu de dire que le PS ne veut surtout rien dire qui puisse être pris comme un encouragement à la mobilisation…

La pression du monde du travail crée une situation ouverte
Mais malgré l'immobilisme des syndicats paralysés par le " dialogue social " avec le gouvernement, et les efforts du PS pour que le mouvement ne contrarie pas son bel arrangement de cohabitation pour les trois ans à venir, le mouvement social exerce sa pression, même s'il ne mesure pas encore sa force.
Le fait que les fédérations CGT de la construction, de la métallurgie, l'ensemble de celles des cheminots, (voire de la Santé ou de l'Education dans certains départements,) aient finalement décidé d'appeler le 27 mai, le même jour qu'à EDF-GDF (même si, pour le moment, les syndicats de la SNCF n'appellent pas à la grève), est de toute évidence le résultat de la pression exercée par les militants à la base dans les syndicats, les UL, les UD, et de la crainte qu'ils inspirent à leurs directions .
Personne ne peut dire aujourd'hui quels seront les lendemains de cette journée - précédée de la grève dans l'Education du 25 mai - suivie de la journée nationale de manifestations le 5 juin. Le mouvement aura-t-il la force de faire basculer la situation et de forcer la main aux directions syndicales qui ont programmé de multiples négociations, non seulement sur la Sécu mais aussi, entre autres, sur la modernisation sociale et… le financement des syndicats ? Les obstacles à surmonter sont de taille, les difficultés et les hésitations bien réelles, mais la situation est de fait ouverte grâce aux pressions exercées par le monde du travail, et la base militante peut jouer un rôle dans cette situation, pour peu qu'elle prenne conscience des possibilités.

Construire un rapport de forces
Quelle que soit l'issue de la bataille immédiate sur la Sécu, les évolutions qui sont en cours, même encore timides, les ruptures qui s'opèrent préparent les étapes prochaines.
Dans cette situation, les collectifs qui se constituent à travers la lutte contre les attaques sur la Sécu, ou qui se reconstituent sur la base des réseaux militants de l'an dernier, peuvent pour une part peser sur le cours des choses. A travers eux, une pression de classe peut s'exercer sur les militants et leurs organisations. Expression du besoin de faire converger les initiatives et les forces, même s'ils ne regroupent souvent que des minorités militantes, les collectifs sont un cadre démocratique de débat.
Dans leurs réunions, comme dans les syndicats ou les AG, le débat qui se mène entre militants du mouvement social est indispensable pour préparer les luttes. " Diagnostic partagé et bonne réforme " ou bien renverser le rapport de forces pour imposer un autre partage des richesses ? Luttes 100 % alter ou lutte de classes ? Le débat longtemps difficile entre militants de différentes organisations syndicales et politiques, parfois impossible, devient aujourd'hui une nécessité qui s'impose à tous ceux qui veulent agir et préparer la lutte. Ceux qui voudraient l'étouffer au nom du consensus nécessaire à l'unité en sont, le plus souvent, pour leur frais. Il apparaît, à l'opposé, que l'unité pour la lutte suppose que les militants, les travailleurs sortent de l'ornière des capitulations syndicales pour discuter en toute liberté de leurs propres intérêts. Cette étape de débat et de confrontation politique est incontournable pour que puisse se construire une lucidité et une conscience nouvelles, une conscience de classe forte et indépendante des pressions patronales et des partis parlementaires de droite et de gauche.

Carole Lucas



Référendum sur le projet de constitution européenne : des préoccupations qui ont peu de choses à voir avec le souci de la démocratie


Ces dernières semaines, a été relancé le projet de constitution européenne, qui avait capoté lors du sommet de Bruxelles, le 13 décembre dernier. La défaite électorale d'Aznar et de la droite en Espagne, remplacés au pouvoir par Zapatero et le Parti socialiste espagnol, la crainte de la Pologne de se retrouver, du coup, isolée, ont levé une partie des oppositions qui avaient fait échouer les négociations en décembre. La présidence irlandaise a remis à l'ordre du jour l'objectif de faire aboutir les tractations entre les 25 membres de l'UE avant la fin de son mandat, fin juin.
Rien n'est encore joué cependant, et d'ores et déjà, ce serait un projet " retricoté " par rapport à celui issu de la Convention de Giscard qui serait soumis à l'approbation du Conseil européen. De nombreux différents subsistent en effet, comme le calcul du poids de chaque pays dans le scrutin à double majorité envisagé pour la prise des décisions au Conseil européen ou l'étendue des domaines auxquels s'appliquerait le vote à la majorité qualifiée. Ces divergences sont l'expression autant des rivalités d'intérêts entre les Etats que du souci de leur opinion publique de la part des différents gouvernements à l'approche d'élections nationales. Souci démagogique s'il en est, tant par ailleurs, ces gouvernements s'accordent à l'échelle européenne sur toutes les décisions qui vont dans le sens de l'intérêt des trusts, contre les intérêts de la population, et les mettent en œuvre à l'échelle nationale, à des rythmes qui varient en fonction du rapport de forces dans chaque pays.

Au gré de leurs intérêts électoraux
On peut en dire autant des prises de position des uns et des autres en faveur ou non d'un referendum pour faire approuver la Constitution. Tant que celle-ci semblait enterrée, après le sommet de Bruxelles, aussi bien Blair que Chirac en avaient écarté l'idée. Depuis qu'un accord possible se dessine entre les Vingt-Cinq, Blair a effectué un virage à 180° sur le sujet, se prononçant très officiellement, devant la Chambre des Communes, pour un referendum. Malmené dans l'opinion publique à cause de sa politique en Irak, Blair veut couper l'herbe sous le pied de l'opposition conservatrice avant les élections européennes et avant les élections générales qui doivent avoir lieu dans un an. Quant à Chirac, il n'a pas encore pris sa décision. Jusqu'alors il semblait favorable, contrairement à une promesse électorale qu'il avait faite lors de la présidentielle en 2002, à une adoption du projet de constitution par le Parlement ou le Congrès (Parlement et Sénat), voire à travers une mise en scène commune avec l'Allemagne. Mais son rival, Sarkozy, l'a pris de vitesse, en se prononçant, à l'encontre lui aussi de ses prises de position antérieures, pour un referendum. Ce qui a décidé Juppé, l'actuel président de l'UMP, dont Sarkozy vise la place, à faire voter une motion dans ce sens par les délégués de l'UMP. A-t-il anticipé la décision de Chirac lui-même ? A-t-il voulu ne pas laisser le bénéfice de l'initiative, aux yeux des militants de l'UMP, à Sarkozy ? C'est difficile à dire, mais ces manœuvres illustrent à quel point les dirigeants politiques, malgré de grandes phrases sur la volonté de " consulter tout le peuple ", sont préoccupés avant tout dans cette affaire d'intérêts politiciens.
Les dirigeants du Parti socialiste ne sont pas en reste. Lors de leur conseil national qui décidait du programme du PS pour les élections européennes, les courants minoritaires, NPS et Nouveau Monde, seuls à s'être opposés au projet de Constitution, se sont ralliés à une synthèse commune faussement critique de l'Europe libérale et de sa Constitution. Il est vrai que c'est au cours du même conseil national qu'était décidée la constitution des listes…

Le PC, de la rue aux urnes : l'impasse institutionnelle et parlementaire
Parmi les forces politiques dont la position n'a pas varié par rapport à la " Constitution " européenne et la tenue d'un referendum, nous laisserons de côté les souverainistes de droite et d'extrême droite, les Villiers, Pasqua ou le Pen, dont l'opposition à l'Europe fait partie de leur fonds de commerce, leur démagogie xénophobe et raciste. Leur opposition à l'entrée de la Turquie dans l'UE donne d'ailleurs dans le même registre.
La politique du PC est d'un autre ordre. Si, pendant longtemps, sa politique a flirté avec la démagogie nationaliste, comme avec le " produire français ", il se prononce aujourd'hui, sans ambages, pour l'Europe. Dans les partis traditionnels de droite, aussi, l'opposition nationaliste, séguiniste du début des années 90, a laissé la place aux intérêts bien compris de la bourgeoisie. Les partis de gouvernement se sont adaptés au cadre défini par la mondialisation capitaliste et le PC a connu la même évolution lors de sa participation au gouvernement Jospin de 1997 à 2002.
L'Europe : oui mais pas celle-là ! ", tel est le titre de son programme pour l'Europe. On ne pourrait que souscrire, si le vague de la formule ne cachait pas une politique qui ne remet pas en cause l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui, l'Europe capitaliste. Supprimer le chômage, développer les services publics, harmoniser les droits par le haut, on est bien entendu d'accord avec ces têtes de chapitre, le seul problème étant comment. Certes, il est bien question, à propos du chômage de capitalisme, mais ce capitalisme est bien éthéré et loin de la réalité sociale. Il n'y a pas la moindre trace de la lutte entre les classes, du rapport de forces qui détermine les conditions sociales. Le chômage massif en Europe ? C'est le " produit de choix capitalistes ", comme si d'autres choix pouvaient être faits sans rupture, sans révolution sociale.
Très significatif à cet égard est l'introduction à ce programme. " L'Union européenne est de taille à porter ce projet exaltant [construire un monde meilleur pour les peuples]. Elle doit pour cela s'affranchir de la conception qui a prévalu jusqu'à maintenant à sa construction : ultra-libérale, technocratique, atlantiste. Et se donner les moyens de répondre vraiment aux aspirations profondes des peuples qui la composent : aspirations au progrès social, à la maîtrise citoyenne des choix, à la coopération entre les peuples et à la paix. "
Il suffirait, en somme, de faire de bons choix politiques. Rien d'étonnant, dans ces conditions, si le premier point de ce programme concerne la Constitution et présente, comme un " choix crucial " l'éventualité de son adoption. " La Convention " Giscard ", dit le texte, propose une constitution qui aggraverait et érigerait en principe intangible la logique ultra-libérale du traité de Maastricht. L'Europe deviendrait pour longtemps un espace de mise en concurrence des peuples qui la composent. La course au " moins-disant social " deviendrait la règle. Salaires, retraites, protection sociale, santé, éducation, culture... : toutes les dépenses dites " sociales " deviendraient encore plus qu'aujourd'hui des coûts à réduire à tout prix. Le " modèle anti-social européen " deviendrait une machine à broyer tous les acquis sociaux. "
On s'étonne de tant de verbes au conditionnel. L'Union européenne ne serait-elle donc déjà pas cela ? Ou bien faudrait-il croire que la situation s'est singulièrement dégradée depuis la fin du gouvernement Jospin et des 13 gouvernements de gauche que l'UE a comptés pendant quelques années ?
L'habillage institutionnel, qui n'est certes pas sans conséquence, prend ainsi une importance démesurée, propre à situer l'enjeu de la lutte, avant tout, dans le cadre des institutions, et par-là même et surtout, par-dessus le socle de l'Europe capitaliste. " Ce projet de constitution ultra-libérale rendrait impossible tout espoir d'Europe sociale. Il faut le mettre en échec. Un nouveau traité doit être mis en chantier, en associant les élus nationaux et européens, les syndicats, les associations et les citoyen-ne-s. Il doit se conclure par référendum. "
Pour le PC, le salut viendrait d'un referendum ou des élections. " De la rue aux urnes ", avance-t-il en en-tête. Même si, dans sa propagande de campagne, les luttes sont mises en avant, l'aboutissement doit en être les urnes, un changement de majorité et de gouvernement par les seules élections.

Pas de combat contre la Constitution, pour une Europe démocratique, sans combat contre l'Europe capitaliste
Les gouvernements de l'Union européenne sont incapables de doter l'Europe d'institutions démocratiques qui pourraient permettre aux peuples de choisir librement leur avenir, d'imposer leurs aspirations à la coopération, au bien-être social et à la paix. Née de la conjonction d'intérêts impérialistes rivaux de ceux des Etats-Unis ou de l'Asie, renforcée en tant qu'instrument de la mondialisation capitaliste, de l'offensive des trusts et de leurs Etats contre les travailleurs des pays riches et les peuples des pays pauvres, l'Europe actuelle ne peut être démocratique. Ses objectifs sont par trop inavouables et contraires aux intérêts des populations, indissolublement liés à la propriété privée capitaliste, comme à tous les privilèges qui lui sont attachés, dont ceux, nationaux et rivaux, des bourgeoisies et des Etats qui la composent.
La tentative des gouvernements de donner un habillage institutionnel à cette Europe procède d'ailleurs autant d'une volonté de la légitimer aux yeux des populations que de faciliter son fonctionnement à vingt-cinq, en assurant la domination d'une poignée d'Etats les plus puissants sur les autres. En faisant avaliser une " constitution " par les populations, les dirigeants de l'UE voudraient faire admettre comme naturels et universels les principes qui guident depuis longtemps leur politique, ceux de la propriété privée, de l'économie de marché, de la concurrence.
C'est en tant que tel que nous dénonçons le projet de constitution européenne, en tant qu'habillage d'une Europe capitaliste face à laquelle la seule alternative est les Etats-Unis socialistes d'Europe.

Galia Trépère


Angleterre : la coalition RESPECT : une alternative à Blair ?


Naissance d'une gauche nouvelle ". C'est par ce titre qu'Inprecor(1) salue dans un article d'Alan Thornett, dirigeant de l'International Socialist Group (ISG) et membre du bureau exécutif de la IVème Internationale, la naissance de RESPECT, une nouvelle coalition lancée en Grande-Bretagne à la fin du mois de janvier.
Pour les camarades de l'ISG qui participent à ce regroupement, il s'agit de " représenter la radicalisation qui est apparue depuis la guerre ", " construire quelque chose de neuf et de large ".

Le mouvement contre la guerre et le tournant du SWP vers les mosquées
La Grande-Bretagne a connu un mouvement très puissant contre la guerre en Irak, avec des mobilisations historiques qui ont rassemblé des millions de personnes. La coalition Stop the War, lancée en novembre 2001, initiée et animée par le Socialist Workers Party (SWP), la principale organisation d'extrême gauche, a joué un rôle prépondérant dans cette mobilisation.
Dans le mensuel Socialist Review de novembre 2001, juste après les attentats du 11 septembre, le SWP expliquait : " Nous devons construire un mouvement anti-guerre de masse sur la base de l'unité la plus large possible. Cela veut dire l'unité sur la base de l'opposition à la guerre seule, sans mettre d'autres conditions (par exemple, des condamnations du terrorisme) qui pourraient nous aliéner des alliés potentiels importants et sous-entendre que l'ennemi principal est autre que l'impérialisme occidental ".(2)
Pour le SWP, il s'agissait de créer le front unique le plus large possible, quitte à adopter des positions (ou bien sûr en taire d'autres) susceptibles de rassembler jusqu'aux organisations défendant l'islam politique.
Au nom de la lutte contre la guerre et le caractère supposé anti-impérialiste des mouvements intégristes qui ont pourtant été, pendant des décennies, utilisés, financés et armés par l'impérialisme britannique et américain contre les travailleurs et les peuples, le SWP faisait le choix d'intégrer à la coalition contre la guerre une série d'organisations réactionnaires comme le MAB (Association Musulmane de Grande-Bretagne).
Sous prétexte de ne pas " s'isoler des musulmans et d'en rejeter ainsi un grand nombre dans les bras des intégristes " contrairement à " la gauche radicale en France "(3) , le SWP n'a pas hésité à présenter complaisamment le voile islamique comme un symbole anti-impérialiste en gardant le silence sur le rôle réactionnaire de la religion et le projet anti-démocratique de ces courants.
En présentant le MAB (qui ne revendique pourtant que 10 branches dans le pays) et les imams comme des interlocuteurs " naturels " et " incontournables ", en faisant le choix de tenir des meetings dans les mosquées, le SWP a contribué à leur donner une crédibilité dans les quartiers.
Loin de permettre une politisation et une radicalisation des jeunes et des travailleurs de confession musulmane sur la base de notre combat social, une telle démarche ne pouvait et ne peut que renforcer le poids de l'islamisme politique en présentant sous un jour progressiste une mouvance dont les objectifs sont la négation même du combat de révolutionnaires socialistes.

Traduire dans les urnes le mouvement contre la guerre ?
L'élection à Preston de Lavalette, membre du SWP et candidat de l'Alliance Socialiste(4), grâce aux appels des imams de la ville lors des prêches a marqué un pas supplémentaire dans le tournant du SWP vers les mosquées. Pour le SWP, cette élection devenait l'exemple à suivre. Il fallait que l'opposition à la guerre et à l'occupation de l'Irak s'exprime sur le terrain électoral.
Manquait à ce stade une figure de proue qui permettrait de donner du crédit à une nouvelle alliance regroupant musulmans, révolutionnaires et travaillistes écoeurés par la politique ultra-libérale et impérialiste de Blair. L'exclusion du parti travailliste du très médiatique et controversé député George Galloway(5), parce qu'il avait appelé les soldats à l'insoumission, allait permettre la naissance de la nouvelle coalition RESPECT.
Pour le SWP et l'ISG, l'exclusion de Galloway donnait à un regroupement électoral " la crédibilité nécessaire " pour exprimer " la radicalisation apparue contre la guerre " et a agi " comme un catalyseur dans la formation de RESPECT ". Le 10 juin, lors des prochaines élections européennes, George Galloway sera le candidat de RESPECT dans la circonscription de Londres.
Dans d'autres circonscriptions, ce seront des responsables du MAB qui seront tête de liste pour RESPECT comme Anas Altikriti. Ancien chargé de presse du MAB et responsable de campagne en direction des électeurs musulmans, il avait appelé à voter lors d'une élection partielle pour ...le candidat du parti Libéral-Démocrate, l'UDF britannique.

Un programme... respectable
En voulant traduire sur le terrain électoral un mouvement anti-guerre extrêmement large dans ses composantes, ses revendications, et ses niveaux de conscience, la plateforme de RESPECT ne pouvait se résumer qu'au plus petit de ses dénominateurs communs.
Assez logiquement, le contenu politique de la coalition est aussi flou que l'acronyme de RESPECT (Respect, Egalité, Socialisme, Paix, Environnementalisme, Communauté et Trade unionisme (Syndicalisme)). Outre l'opposition à l'occupation de l'Irak et la défense du peuple Palestinien, il y a bien le refus des privatisations et la défense de ce qui reste des services publics, mais la perspective tracée est au mieux celle d'une Europe sociale mais pas d'une Europe socialiste. Tout a été fait ou presque pour présenter un visage respectable et se concilier les soutiens de personnalités comme Galloway et les dignitaires religieux du MAB.
Ainsi à la conférence de fondation de RESPECT du 25 janvier, l'exigence qui était celle de l'Alliance Socialiste que les élus éventuels reversent leur indemnités pour se contenter du salaire moyen d'un ouvrier a été repoussée alors même que le SWP et les autres partenaires de l'extrême-gauche formaient l'écrasante majorité des présents.
Cette revendication a été explicitement rejetée pour garantir la participation de George Galloway qui déclarait dans un journal écossais : " Comme je l'ai dit une fois à Tommy Sheridan, je ne pourrai vivre avec le salaire de trois ouvriers... J'ai gagné presque £150 000 l'an dernier : j'ai un découvert. Je n'ai pas d'économies. Je dépense pour les choses dont j'ai besoin pour fonctionner comme il faut en tant que personnalité dirigeante d'une partie du système politique britannique "(6) .
Anas Altikriti, candidat de RESPECT du MAB pour la circonscription de Yorshire et Humberside, explique dans une interview au Weekly Worker que l'idée qu'un élu ne devrait pas gagner plus que ceux qu'il représente " est admirable. Si c'était la politique de RESPECT, je ne dirai pas non - en un sens, cela serait utile. En même temps, ce qu'il nous faut souligner - et c'est quelque chose qui me vient du fait que je suis musulman - c'est qu'il y aura toujours des riches et des pauvres. C'est pourquoi il y a une obligation pour les riches - et pour ceux qui ont des emplois, des positions, des talents ou des compétences qui leur permettent des rémunérations plus grandes - d'assumer des responsabilités plus grandes dans des projets pour servir la communauté. [...] De cette manière, l'écart entre riches et pauvres restera proportionnel, acceptable et raisonnable."(7)
Lady Diana n'aurait pas dit autrement mais il est vrai que la convention pour lancer RESPECT a également rejeté le mot d'ordre d'abolition de la monarchie...
De la même façon, les positionnements de la coalition sur le droit des femmes, des homosexuels sont restées délibérément vagues, notamment sur la question de l'avortement pour ne pas heurter le MAB et les idées réactionnaires de Galloway. RESPECT affirme le droit à " l'autodétermination de chaque individu en relation à ses croyances religieuses ou non, en même temps qu'à ses choix sexuels "(8) . Une formulation bien floue qui permet bien des positionnements, jusqu'aux plus rétrogrades.
Interviewé le 5 avril dans The Independent on Sunday, l'un des grands quotidiens nationaux, George Galloway déclarait : " Je suis fermement opposé à l'avortement. Je crois que la vie commence à la conception et par conséquent que les foetus ont des droits. Je pense que l'avortement est immoral ". Et Galloway d'ajouter : " je crois en Dieu. J'ai besoin de croire que le rassemblement de cellules à une âme "(9).
Dans un communiqué en date du 23 avril, le MAB a salué les déclarations de Galloway contre l'avortement " qui seront sans nul doute chaleureusement accueillies par tous les musulmans de Grande-Bretagne "(10).
Que feraient Galloway ou Altikriti s'ils étaient élus au Parlement européen et amenés à voter sur la question ?
Sur ces déclarations comme sur les autres, pas un mot dans l'hebdomadaire du SWP, le Socialist Worker. Les camarades de l'ISG ont demandé pour leur part l'ouverture d'un débat dans RESPECT.
Autre revendication sacrifiée sur l'autel de la respectabilité, l'ouverture des frontières et le refus des contrôles d'immigration, la majorité des représentants lui préférant la revendication de la défense des droits des réfugiés et des demandeurs d'asiles. Tout en étant juste " dans l'abstrait ", une telle demande était " clairement trop radicale pour une organisation large comme RESPECT "(11) d'après Jane Kelly de l'ISG,
La plateforme de RESPECT est très en recul sur les précédentes plateformes de l'Alliance Socialiste, drapeau sous lequel la grande majorité de l'extrême gauche apparaissait depuis 4 ans en Angleterre et au pays de Galles. Il n'y a rien dedans qui corresponde vraiment à un programme de classe. Concessions sur concessions ont été faites pour ménager les islamistes, les personnalités comme Galloway, et la gauche travailliste sous prétexte de représenter une alternative large et " crédible " à Blair. Elles ont pourtant peu de chance d'attirer à RESPECT un vote significatif. Le parti des Verts, voire les Libéraux-Démocrates(12) , qui se sont inscrits dans l'opposition à la guerre ont autant de chance, sinon plus, de profiter de la crise politique en Grande-Bretagne et du rejet de la politique de Blair. Mais même si elle parvenait à attirer un vote important, en quoi cela pourrait être un point d'appui pour les travailleurs, un pas fait dans le sens de la construction d'une alternative au parti travailliste sur une base d'indépendance de classe ?

L'impasse de la gauche travailliste
George Galloway, comme Ken Livingstone, l'actuel maire de Londres, fait partie de cette vieille gauche travailliste réformiste qui a au mieux servie de caution de gauche à la droite ultra-libérale du parti travailliste sans jamais rompre sur le fond avec sa politique.
Exclu du parti travailliste pour s'être présenté contre le candidat officiel du parti lors des dernières élections municipales, Ken Livingstone, qui sera à nouveau candidat au poste de maire, vient d'être réintégré dans le Labour au début de l'année. " Je suis ravi d'être à nouveau membre du parti auquel j'ai adhéré pour la première fois il y a plus de 30 ans "(13), a t-il commenté dans un communiqué en s'engageant à ne pas passer son temps à attaquer le gouvernement travailliste.
Prisonnier de ses choix opportunistes, RESPECT, qui se veut pourtant une alternative au Labour Party, appelle à voter pour Ken Livingstone en second choix dans le cadre de l'élection du maire de Londres qui aura lieu en même temps que les européennes.

Vers un nouveau parti " large " ?
RESPECT s'effondrera t-elle sous ses propres contradictions ou le SWP et les camarades de l'ISG feront t-ils de cette démarche une orientation durable en tentant de transformer ce qui est pour l'instant un front électoral en nouveau parti " large " regroupant représentants musulmans, révolutionnaires et réformistes dissidents du parti travailliste ? C'est en tout cas ce que semble indiquer la convocation d'une conférence à l'automne pour structurer la coalition et lui donner des statuts. C'est aussi apparemment la politique des camarades de l'ISG pour qui " la tâche consiste aujourd'hui à construire RESPECT en tant que nouvelle organisation politique [qui] sera sans aucun doute une organisation plus diverse politiquement que l'Alliance Socialiste ou le SSP "(14)
L'ISG explique que " RESPECT devra capter l'électorat sur sa droite en cette période si elle veut avoir un impact. Elle cherchera les voix d'anciens électeurs travaillistes, de jeunes qui ne se considèrent pas encore comme socialistes, de nombreux autres qui se sont opposés à la guerre en Irak, qui sont peut-être anti-impérialistes, mais qui n'ont pas encore tirés des conclusions anti-capitalistes. [...] Comme les partis larges de gauche en Europe comme Refondation Communiste en Italie, RESPECT peut évoluer à gauche ou à droite, selon la situation politique dans laquelle elle se trouve. En fin de compte, ce ne sont pas les mots écrits sur le papier qui détermineront sa nature politique, mais la nature des forces qu'elle attire "(15). Ce sont pourtant les bases programmatiques qui tracent les contours de la force nouvelle. En cherchant un raccourci électoraliste sans principe sur la droite, la démarche de RESPECT tourne le dos à toute indépendance de classe.
La concrétisation de ce projet serait clairement un recul et une impasse dans la perspective d'un nouveau parti des travailleurs.
La poursuite de la collaboration avec des forces religieuses réactionnaires totalement étrangères au mouvement ouvrier, elle, aurait rapidement des conséquences incalculables pour l'avenir de l'extrême-gauche en Grande-Bretagne.

Raymond Adams

1) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
2) http://www.swp.org.uk/SR/257/SR4.HTM
3) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Callinicos.htm
4) L'Alliance Socialiste est un front électoral né il y a maintenant 4 ans regroupant une grande partie de l'extrême gauche en Angleterre et au Pays de Galles. Avec le SWP, il regroupait également l'ISG, l'AWL (Alliance for Workers Liberty), le CPGB (Communist Party of Great Britain), WP (Worker's Power). L'Alliance Socialiste n'a jamais été le creuset d'un nouveau parti même s'il rassemblait aussi des militants inorganisés et s'il a permis une collaboration entre militants d'extrême gauche. Composante majoritaire de l'alliance, le SWP le considérait comme " un front unique d'un genre particulier " qui n'a jamais eu d'existence en dehors des échéances électorales.
5) Membre du parti travailliste pendant 35 ans, député au parlement, George Galloway n'hésitait pas à déclarer devant les caméras en 1994 lors d'une visite à Saddam Hussein à Bagdad : " Monsieur, je salue votre courage, votre force, votre ténacité et je veux que vous sachiez que nous sommes avec vous ".
6) http://news.scotsman.com/index.cfm?id=565562003
7) http://www.cpgb.org.uk/worker/526/altikriti.html
8) http://www.RESPECTcoalition.org/?ite=3
9) http://news.independent.co.uk/people/profiles/story.jsp?story=508608
10) http://www.mabonline.net/media/press_releases/articles/gallowayprolife.htm
11) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm
12) A noter la place de choix offerte par le SWP aux Lib Dems à la tribune des meetings anti-guerre. L'Alliance Socialiste, elle, n'était pas présente.
13) http://politics.guardian.co.uk/labour/story/0,9061,1117614,00.html
14) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
15) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm

Face aux nouveaux défis posés aux révolutionnaires, quels enseignements tirer de l'expérience brésilienne ?


La question du Brésil nous concerne tous. Le mouvement révolutionnaire fait face à de nouvelles responsabilités, il ne peut élargir son expérience, construire une conscience commune qu'à travers la discussion des expériences auxquelles il est confronté. Loin de dire aux camarades brésiliens la conduite à avoir ni de leur jeter l'anathème, il est utile pour nous d'analyser à la lumière de la réalité concrète et à l'aide de l'expérience du mouvement ouvrier leur propre expérience et d'en tirer des enseignements pour l'avenir.
Cette expérience est utile pour ceux qui militent pour un parti des luttes, autour de l'unité des révolutionnaires, pour construire avec tous ceux qui luttent, avec tous ceux qui ont rompu ou rompent avec la politique de gestion du capitalisme, un instrument de transformation révolutionnaire de la société basé sur des liens démocratiques profonds avec les masses.
Il se joue au Brésil une bataille qui comptera dans le rapport de forces en Amérique du Sud et au-delà. Cette expérience aide à éclairer les tâches des révolutionnaires en donnant des réponses à une question aujourd'hui au cœur de nos préoccupations : comment le mouvement révolutionnaire peut-il faire face à la nouvelle situation pour devenir réellement un mouvement de masse ?
Nous voudrions donc mettre en valeur deux enseignements de cette expérience, celle de l'impasse du " réformisme sans réformes " de Lula, et celle de la démarche d'Heloísa et ses compagnons dont nous sommes tout à fait solidaires mais dont l'écueil pourrait être de rester prisonniers du mythe du PT.
L'expérience brésilienne intervient à un moment charnière : une page se tourne, nous entrons dans un nouveau cycle, après la fin de la période de recul, dans la foulée de la chute de l'ex-URSS. Un bilan est à faire, celui de la gestion socio-libérale du capitalisme. Un autre bilan est nécessaire, celui de l'intervention d'une extrême gauche qui se développe à travers ces bouleversements.

Face au PT qui mène une politique de gestion des affaires de la bourgeoisie…
Pour nos camarades de DS (Démocratie socialiste, la tendance membre de la IVème Internationale au Brésil) et membres du PT, la politique de Lula est de plus en plus opposée aux intérêts populaires. Dans sa résolution " Un nouveau monde est possible, un autre Brésil est urgent " d'avril dernier, DS ne revient pas sur sa participation gouvernementale pourtant contestée y compris au sein de DS, en particulier par les camarades de la fraction " Liberté Rouge " (dont Heloísa Helena, Joao Machado) qui écrivent dans leur plateforme toute récente : " la participation au gouvernement Lula est de plus en plus opposée à la défense des intérêts populaires et du socialisme. La gauche du PT (et des autres partis) est face à la nécessité de plus en plus pressante de rompre avec ce gouvernement. Les ministres qui voudront maintenir de façon cohérente leur condition de militants de gauche, de socialistes, doivent quitter le gouvernement. "
Au Brésil, à l'heure où le chômage augmente et les budgets sociaux sont démantelés, on est encore sous le choc d'une récente affaire de corruption dans les milieux gouvernementaux du PT, l'affaire Waldomiro Diniz. Elle est un reflet de l'adaptation, de l'intégration du PT, non seulement à la gestion politique du système mais à sa gestion économique aux côtés de représentants réactionnaires de patrons, de banquiers, de propriétaires fonciers, dont certains véreux, voire directement avec eux.
Il est loin le temps où, à sa naissance dans les luttes des années de dictature, la Charte des principes du PT de 1979 affirmait : " Le PT refuse d'accepter en son sein des représentants des classes exploiteuses (…) Le PT est un parti sans patrons " !
La politique actuelle nourrit la prospérité des industriels et banques eux-mêmes ; par exemple, la Bradesco, banque privée qui vient d'acheter une banque publique (il y en a 4 à privatiser au programme de Lula) a augmenté ses bénéfices de 14 % en 2003 par rapport à 2002.
Dans le même temps, des coupes sombres sont faites dans les budgets sociaux (par exemple, pour le programme-phare de Lula, le plan Faim Zéro, les crédits ont diminué de 575 millions d'€ en 2003 à 134 millions en 2004 !)
L'exploitation des travailleurs nourrit le capital financier, en particulier par le biais de la dette. La politique de Lula a conduit cette année à l'excédent fiscal (sans paiement de la dette) le plus important de l'histoire du Brésil, plus important même que celui exigé par le FMI pour payer une dette publique qui représente 60 % du PIB, en constante augmentation.
Les taux d'intérêt sont parmi les plus élevés du monde (10,5 %), ce qui attire les capitaux spéculatifs. La réforme de la Prévoyance et des retraites qui avait entraîné la grève des fonctionnaires en avril-juin 2003 allait dans ce sens, renforçant les fonds de pension.
Le gouvernement Lula n'est même pas un gouvernement de type " front populaire " ; il n'est pas issu d'une montée des luttes mais de leur recul. Il gouverne depuis le début de l'année, suite à son dernier remaniement ministériel, avec presque tous les partis de droite du pays et la gauche du PT est de plus en plus écartée.
Il n'y a plus de marge de manœuvre pour des gouvernements du type Lula ; il leur faut appliquer les plans du FMI et de l'impérialisme ou se démettre. Pour cela, ils doivent défendre la dictature des capitalistes sur toute la société. Du coup, ils perdent ce qui restait de " socialiste " dans leur discours et leur " démocratie participative " revient au droit de se taire si on ne veut pas s'incliner devant les capitalistes et les propriétaires fonciers.
Toutes les réformes d'aujourd'hui sont des contre-réformes au service de quelques nantis. Quant aux vraies réformes sociales comme la réforme agraire -si urgente dans un pays-continent comme le Brésil où 1 % des propriétaires règne sur la moitié des terres cultivables-, elles sont au point mort, avec l'aval du Ministre du développement agraire et membre de DS, Rossetto. Seulement 13 000 familles ont obtenu des terres sur 100 000 par an promises alors que les occupations de terres ont augmenté de 115 % par rapport à 2002. En 2003, 60 activistes paysans ont été assassinés par les milices des propriétaires terriens, plus qu'à l'époque de Cardoso… Face à cette situation, Rossetto a déclaré au journal O Estado, en juillet 2004 : " Nous ne tolérerons aucune manifestation violente d'où qu'elle vienne, des sans-terre ou des milices armées des grands propriétaires ".
L'impasse est donc totale. Cette politique d'exécutants des intérêts de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers est le produit de la bureaucratisation du PT voire de son intégration à l'Etat et à la bourgeoisie.
Après avoir organisé une génération de militants, de travailleurs contre ces mêmes capitalistes et propriétaires fonciers, il s'est retrouvé dans une période de recul, de démantèlement industriel, de privatisations, à diriger plus de villes et de régions que de luttes. C'est aussi de ce phénomène qu'il faut tirer un bilan.

… après avoir dirigé les luttes des travailleurs …
Le PT s'est construit dans une période de développement et de montée ouvrière mais sur une base programmatique ambiguë. Par exemple, au 1er Congrès du PT en 1991, le " socialisme " était défini comme une combinaison de " planification étatique et d'un marché orienté socialement ", où le principal acteur du changement était déjà un " Etat (qui) exerce une action régulatrice sur l'économie à travers ses propres entreprises et des mécanismes de contrôle du système financier, des politiques d'imposition des prix, du crédit, une législation antimonopoliste et de protection des consommateurs, des salariés et des petits propriétaires ". Ce n'étaient pas les travailleurs les acteurs de leur propre émancipation.
Le mouvement ouvrier marquant le pas face aux attaques des capitalistes nationaux et internationaux durant les années 90, la bourgeoisie a su pour mieux le dompter associer le PT à la gestion des affaires d'abord dans les municipalités et les Etats. Elle s'est servie de l'influence politique de ce dernier en tant d'organisateur du mouvement ouvrier avec le syndicat CUT qu'il avait créé pour mieux contenir les progrès démocratiques imposés par les masses.
Le phénomène est devenu visible lorsqu'à partir de 1988, le PT a remporté 39 municipalités de villes grandes ou moyennes dont celle de Sao Paulo. Cela s'est traduit par la concession à la CUT de la gestion de fonds d'épargne et de banques d'Etat (qui vont être privatisées aujourd'hui).
Des militants du PT et de la CUT se sont intégrés au sein des mairies et Etats (l'équivalent de nos régions) aux cotés du personnel de la bourgeoisie qui les paie, soumis à ses pressions plus qu'à celles des couches populaires. Ils se sont progressivement éloignés des besoins et des idées des masses pauvres de plus en plus inorganisées.
C'est ainsi qu'à l'occasion de la 11ème Rencontre nationale du PT en 1997, 60 % des délégués étaient des " professionnels politiques " (occupant des postes dans l'appareil d'Etat, du parti ou des organisations de masse qui lui sont liées). Ils étaient déjà 28,8 % en 1991.
Avec les 187 maires et 2485 conseillers municipaux élus en 2000 puis l'arrivée du PT au pouvoir, bien plus de dirigeants et de cadres du parti sont devenus dépendants directement des appareils de l'Etat ou du PT : députés, gouverneurs, maires ou conseillers, mais aussi membres de cabinets, responsables d'administrations, permanents du PT ou de la CUT… Parmi les militants de base recensés en 1997 dans les municipalités, 25 % gagnaient de 10 à 15 salaires minimum… et seulement 2 % des dirigeants de régions gagnaient moins de 1 salaire minimum… dans un pays où la famine sévit encore avec une espérance de vie de 67,2 ans…
De parti organisateur de luttes, le PT est ainsi devenu un parti de gestion, de compromis, voulant améliorer l'Etat et le capitalisme et non les renverser. Comme l'a dit Mantega, un des principaux conseillers politiques de Lula : " le PT est un parti de gauche moderne, semblable au Parti socialiste en France ou au Parti travailliste anglais, semblable à la gauche italienne (…) le socialisme est aujourd'hui quelque chose de totalement indéfini, il n'existe plus. Nous voulons un capitalisme plus efficace, et donc humanisé " (revue Exame, 21 Novembre 2002).
En même temps que le PT s'est bureaucratisé, la vie démocratique y a disparu cédant la place à des structures au mieux électorales, sans organiser des membres issus des couches les plus exploitées.
L'expérience brésilienne le prouve : il n'y a pas de gestion du système capitaliste favorable aux opprimés. Faute d'avoir pu faire du PT un instrument d'émancipation, en totale rupture politique, sociale, humaine avec la bourgeoisie, ses mœurs, ses sinécures et autres privilèges parfois sonnants et trébuchants, faute d'avoir eu une politique totalement indépendante d'elle, il est devenu une courroie de transmission des intérêts de la bourgeoisie, aujourd'hui au pouvoir directement avec elle contre les masses.

…"un nouveau parti est un besoin social"
C'est l'intitulé d'un texte du courant d'extrême gauche MES s'engageant aujourd'hui avec d'autres dans le mouvement " pour un parti de la gauche socialiste et démocratique ".
C'est le problème de l'heure. La dégradation des conditions de vie et de travail sous Lula a entraîné des transformations des consciences dans les milieux populaires. Il y a eu un regain des mouvements sociaux depuis 2003 avec des grèves chez les fonctionnaires mais aussi à General Motors, Renault, Volkswagen, chez les étudiants et même chez les marchands ambulants… Des illusions sur un " bon " gouvernement Lula tombent. Des fractures se font dans les syndicats en particulier le MST (Mouvement des sans-terre).
Cela s'est traduit aussi par l'action des 4 élus dits " radicaux " aujourd'hui exclus du PT, appartenant à différents courants du PT mais dont l'unité vient de leur refus de se plier au credo libéral sous prétexte de solidarité de parti, de leur attachement à leur classe loin des sinécures et compromissions politiques.
Leur pétition pour un mouvement pour un nouveau parti a recueilli déjà 7 000 signatures et l'adhésion de sections syndicales et de mouvements populaires ; ils multiplient les réunions à travers tout le pays.
Notre camarade de DS Heloísa Helena est à ce jour au Brésil la deuxième personnalité du PT la plus populaire après Lula. Issue d'une région du Nordeste particulièrement déshéritée, elle symbolise les luttes des plus pauvres dont les femmes ainsi que la résistance au libéralisme. Lorsqu'elle a été exclue, un groupe de militants de DS de l'Etat de Paraná a rédigé une déclaration de démission collective du PT et pour la construction d'un nouveau parti.
Le mouvement pour un nouveau parti défend la perspective d'un parti aux contours encore flous, par exemple dans leur premier texte est défendue la nécessité d'un parti " de lutte, contre le modèle néolibéral et le gouvernement qui l'applique, internationaliste " et défendant " le socialisme dans la démocratie ". Qu'est-ce à dire, après l'expérience du PT ?
Par ailleurs, certains camarades qui militent dans le mouvement pour un nouveau parti autour des députés exclus Luciana Genro et Babá défendent une politique de " regroupement et de réorganisation de la gauche brésilienne " autour d'un programme comprenant la réforme agraire (" la terre à qui la travaille "), contre les privatisations, la corruption, le FMI, la Zone de libre-échange des Amériques (l'ALCA), le paiement de la dette externe, programme basé sur l'indépendance de classe et une vie démocratique du parti (droit de tendances, organisation de la base…). Ils s'adressent à toutes les organisations révolutionnaires, y compris le PSTU, organisation trotskyste issue aussi du mouvement moréniste, exclue en 1991 du PT, qui refuse d'envisager un nouveau parti… avec des tendances !
Les camarades de DS qui veulent construire un autre parti et qui s'adressent aux militants combatifs restés au PT ne peuvent écarter d'un trait de plume cet unique parti d'extrême gauche existant hors du PT, le PSTU, en affirmant dans leur plateforme qu'il " n'a pas la capacité politique de s'opposer au PT " tout en défendant à juste titre que " dans le mouvement pour un parti pour une gauche socialiste et démocratique, en respectant les diverses expériences et itinéraires de ceux qui sont présents en son sein, nous luttons pour la construction d'un parti démocratique et militant mais surtout de classe, anticapitaliste, anti-impérialiste, socialiste et internationaliste constitué par tous les secteurs de la classe ouvrière.(…) La gauche socialiste et démocratique est dans notre pays face au défi de construire un nouveau parti politique qui refuse la construction politique commune avec la bourgeoisie et qui s'attaque non seulement aux politiques néolibérales mais remette en cause la légitimité du régime capitaliste en défendant les mobilisations sociales et l'auto-organisation démocratique des travailleurs ".
La vie, les luttes donneront un contenu plus précis à ce mouvement dont la rupture avec la bourgeoisie et le PT est une première avancée, une perspective d'organisation pour les opprimés.

Quels enseignements pour les révolutionnaires ?
L'expérience brésilienne montre de façon dramatique l'impasse totale du socio-libéralisme, prolongement du réformismedans le contexte de mondialisation actuelle. Il n'est plus possible d'obtenir ne serait-ce que des miettes d'avancées sociales dans le cadre du libéralisme impérialiste.
Une des vielles leçons de l'histoire du mouvement ouvrier depuis l'expérience de Louis Blanc en 1848 ou celle de Millerand en 1898 et de la Deuxième Internationale, il ne peut être question pour des partis des travailleurs de participer au gouvernement de la bourgeoisie, est une fois de plus confirmée par l'expérience Lula. La participation gouvernementale aura un prix très lourd à payer pour le PT et les masses.
Cette expérience montre par la négative la nécessité de construire un outil pour les luttes armé d'une conscience émancipée de la domination capitaliste, lié par toutes ses fibres aux débats et aux luttes des masses, c'est-à-dire d'une conscience marxiste, révolutionnaire. Le parti à construire sera organisé sur la base de liens démocratiques vivants avec le monde du travail, en totale rupture avec la routine, le parlementarisme, le bureaucratisme, la collaboration avec la bourgeoisie.
Cette expérience révèle aussi les limites de regroupements larges non politiquement délimités " anticapitalistes ", " à gauche de la gauche ". Le regroupement des forces militantes ne se fera pas en un jour, il aura ses étapes. Au cours de celles-ci, inévitablement, des débats et de l'action naîtront des tendances, courants voire fractions. Mais pour que ce regroupement se fasse autour d'un programme de lutte, d'indépendance de classe, les révolutionnaires doivent en constituer l'axe démocratique sans préjuger de la nature des courants de ce parti, sans dire d'avance que les révolutionnaires ne seront qu'une fraction minoritaire du parti. Là encore, la vie et la lutte feront leur œuvre, de nouvelles pages sont à écrire. Mais l'expérience passée du mouvement ouvrier est un capital important qu'il nous faut nous approprier afin de ne pas perdre un temps précieux à explorer des voies sans issue contraires aux intérêts de l'émancipation.
Enfin, l'une des plus grosses difficultés au Brésil est aussi la nôtre : être utiles aux camarades du monde du travail, dans les luttes, à s'organiser politiquement. Sortir des petits groupes qui ont une analyse théorique par trop formaliste et sans lien avec une intervention dans les lutte des masses, souvent enfermés dans le sectarisme, alors que l'heure est au débat, à l'unité autour d'un programme de classe, à la fusion et à l'intégration avec de nouveaux militants voire de groupes contre le capitalisme et l'impérialisme, en vue d'une transformation révolutionnaire de la société.

Sophie Candela


A propos d'une nouvelle mobilisation des piqueteros en Argentine

Le 12 mai, a eu lieu en Argentine, une importante mobilisation nationale de plus de 40 000 travailleurs qui ont occupé les rues de tout le pays et qui ont effectué plus de 100 " cortes de ruta " (blocage de routes ou " piquetes "). Cette mobilisation constitue la première étape d'un plan de lutte décidé par la VIe Assemblée nationale de travailleurs (ANT) qui a réuni plus de 4 000 délégués de tout le pays à la mi-avril. Il s'agit, avant tout, du mouvement de lutte des organisations et des travailleurs " piqueteros " (chômeurs), mais auquel se sont joints d'autres secteurs de la classe ouvrière, le mouvement des étudiants combatifs, les usines occupées et d'autres formes d'organisations de la population exploitée.
On pourrait croire qu'on se trouve simplement face à un nouvel épisode d'une histoire sociale et politique de mobilisation qui a commencé en décembre 2001, avec l'" Argentinazo ", la rébellion populaire qui a fait tomber le gouvernement de centre-gauche, bourgeois et pro-impérialiste de De la Rua. Nonobstant, chacune des étapes que vit l'Argentine depuis les trois dernières années mérite d'être connue, analysée et discutée. Il en va de même pour les événements de l'année écoulée avec l'avènement d'un gouvernement péroniste dit " progressiste ", avec à sa tête, le Président Kirchner.
La presse française passe pratiquement sous silence les mobilisations ouvrières et populaires en Argentine, et consacre ses commentaires à la " miraculeuse " embellie économique et aux prétendus " gestes " de Kirchner en faveur des Droits de l'Homme, ou à son affrontement avec le FMI. Les journaux de l'extrême gauche ne sont pas, malheureusement, plus explicites.
Pourtant, les événements argentins ont une grande importance nationale et internationale. Avant tout, cette importance découle du fait qu'en Argentine coïncident la crise capitaliste, l'intervention de masses et du mouvement ouvrier, la mobilisation pour des revendications immédiates, un développement politique révolutionnaire, l'intervention dirigeante des organisations politiques trotskystes, les diverses alternatives politiques de l'impérialisme et de la bourgeoisie (depuis l'intervention militaire jusqu'au gouvernement de " gauche "), la relation directe avec d'autres situations révolutionnaires (en Bolivie) et politiquement fondamentales (au Brésil). Cette conjonction de situations et de faits est peut-être unique actuellement et elle justifie à elle seule une attention passionnée pour ce qui se passe en Argentine.
Il s'avère impossible de traiter l'ensemble de ces points dans ce seul article, mais nous aurons probablement l'occasion de revenir sur l'Argentine dans Débat Militant. Dans ce texte, nous aborderons un point en particulier. Il s'agit d'expliquer les raisons pour lesquelles les mobilisations de la classe ouvrière et des exploités argentins continuent à être aussi importants, et ce, malgré un gouvernement qui se présente comme progressiste et populaire, et une crise qui dure depuis de longues années, et qui plus est, dans une situation économique pour l'heure plus favorable avec une croissance du PIB de près de 10 % pour l'année dernière.

L'organisation sociale et politique de la classe ouvrière
On peut affirmer que l'Argentine présente tous les éléments poussés à leur paroxysme d'une crise capitaliste aiguë dans un pays dominé par l'impérialisme : chute brutale des salaires, travail au noir, détérioration des conditions de travail, chômage, dette extérieure usurière, privatisations, mainmise des entreprises multinationales étrangères... La caractéristique originale du pays est que cette crise ait produit des formes nouvelles d'organisation et de mobilisation de la classe ouvrière, en premier lieu, les " piqueteros ", avec une intervention politique indépendante et un affrontement direct avec le capitalisme et l'État bourgeois.
La crise capitaliste provoque, non seulement une régression salariale, du régime de travail, de la retraite (beaucoup plus aigue mais du même type qu'en France), de l'éducation, de la santé, mais aussi et avant tout, la destruction de la force de travail, le chômage massif, la destruction sociale de la classe ouvrière. Des millions d'ouvriers sont rejetés hors de l'appareil productif et étaient destinés à rester en marge de toute activité sociale, amassés près des tas d'ordures dans les bidonvilles des faubourgs.
C'est cette population qui s'organise pour résister à la politique du capitalisme et invente de nouvelles formes de mobilisation : elle occupe les rues dans les cités ouvrières et bloque les routes et les accès vers les villes ; elle organise les piquets et s'est donné le nom de " piqueteros ". Il n'est pas opportun de retracer ici l'histoire des piqueteros, mais il faut insister sur le fait que les " piqueteros " sont les ouvriers qui viennent d'être expulsés de leurs usines et de perdre leur emploi -avec une riche expérience syndicale- et qui, peu à peu, rassemblent toute la population sans travail, y compris celle qui ne connaît pas les usines. Le mérite historique des organisations de gauche est d'avoir participé à ce mouvement depuis ses origines. Le mouvement piquetero, comme tout mouvement historique de la classe ouvrière, est le résultat de la conjonction entre de nouvelles et combatives mobilisations sociales et une nouvelle expérience politique.
Cette expérience politique est fondamentale et peut nous éclairer sur la forme et le contenu que prend l'organisation combative de la classe ouvrière face à la crise capitaliste. Plusieurs forces politiques de gauche [l'expression " gauche " équivaut en Argentine à notre expression extrême-gauche] interviennent dans la formation de ce mouvement qui commence en 1995, parmi lesquelles le Parti ouvrier (PO), en tant qu'organisation trotskyste. À chaque étape, à chaque moment, la capacité de mobilisation combative du mouvement a été déterminée également par son indépendance politique vis-à-vis de la bourgeoisie et de ses différentes expressions politiques. Une forme d'organisation des masses dans la lutte pour la satisfaction de leurs revendications immédiates, et qui réunit, à l'image des syndicats, des dizaines de milliers de personnes, correspond à une structure qui lui permet aussi un enracinement social (le chômeur qui reste en dehors du mouvement piquetero devenant un marginal) et une intervention politique. Le mouvement assume dès le début des positions politiques en portant les étendards des différents courants politiques.
En fin de compte, le développement du mouvement piquetero a été rendu possible par la rupture politique, organisationnel et pratique avec la bureaucratie des syndicats dans ses diverses variantes, y comprit la " gauche ", et le péronisme, qui ont été les camisoles de force, l'appareil et le programme qui ont soumis historiquement la classe ouvrière à la domination de la bourgeoisie et qui l'ont condamnée à la défaite dans ses confrontations concrètes avec le capital.
Il est clair qu'un des problèmes fondamentaux du mouvement piquetero a été et continue d'être sa relation avec la classe ouvrière au travail, avec le mouvement syndical combatif, avec l'avant-garde des usines occupées, et avec le reste de la population en général. Mais, il s'est donné un instrument pour affronter ce défi : l'Assemblée nationale des travailleurs (ANT) qui réunit les délégués des organisations piqueteros et des autres secteurs de la classe ouvrière en lutte. Les 17 et 18 avril 2004 a eu lieu la VIe Assemblée avec la participation de 4 000 délégués représentatifs.
L'ANT est le laboratoire du front unique dans un processus révolutionnaire. Elle a eu différentes composantes depuis le début. Par exemple, le CCC (Courant classiste et combatif, lié au PCR, maoïste national) y a participé au début, mais a été marginalisé par la suite. Quelques tendances du péronisme " combatif " s'en sont éloignées ces derniers temps. À l'intérieur de l'ANT, coexistent diverses organisations, y compris " centristes ", diverses variantes de la gauche et autres. Le Bloque Piquetero - la colonne vertébrale de l'ANT - est un accord politique entre tendances et organisations sur la base de l'unité de la lutte, d'un programme commun de revendications, du principe partagé de l'indépendance politique (pour le gouvernement des travailleurs et du peuple) et une délibération de l'ensemble des militants à travers les Assemblées nationales. Les partis de l'extrême gauche participent à l'ANT, à l'exception du PTS qui considère qu'il s'agit d'un phénomène marginal par rapport à la classe ouvrière travaillant dans les grandes usines - colonne vertébrale du prolétariat - et au mouvement syndical, et du MAS qui soutient que l'ANT viole les principes de la démocratie ouvrière, dans la mesure où les décisions sont prises à travers des accords entre les organisations qui la composent.

La mobilisation actuelle des piqueteros, de la classe ouvrière et de la population
Le gouvernement péroniste de Kirchner, à partir du 25 mai 2003, a ouvert une nouvelle étape politique, dans laquelle la bourgeoisie nationale tente de restaurer l'autorité de l'État et le gouvernement s'efforce d'utiliser l'appareil de l'État dans le but d'unifier les classes dominantes dans leur relation avec l'impérialisme et la classe ouvrière.
C'est un processus classique dans un pays semi-colonial comme l'Argentine, ainsi que le fait que ce type de gouvernement ait l'appui de la gauche conciliatrice, staliniste, collaborationniste. C'est, en même temps, l'épisode de " gauche " propre à tout processus révolutionnaire.
Son destin n'est pas écrit d'avance. Il dépendra de l'évolution de la crise, des alternatives impérialistes et surtout de la capacité d'intervention indépendante de la classe ouvrière et des exploités. En Argentine, pour la première fois depuis des décennies, un gouvernement de ces caractéristiques s'établit à côté d'un mouvement indépendant et combatif des exploités. La responsabilité du trotskisme est historique.
Il n'y a rien d'étonnant au fait que l'un des objectifs fondamentaux du gouvernement Kirchner soit de soumettre, de désorganiser, de contrôler, réprimer, bureaucratiser le mouvement piquetero, à partir des mécanismes de l'État, de la bureaucratie syndicale (la Centrale unique des travailleurs, CTA), des tendances politiques afférentes. Il a essayé de créer un " mouvement piquetero " kirchneriste, de contrôler les organisations grâce à des subsides pour les petites entreprises, de gérer les subventions de manière clientéliste, de réprimer avec l'aide de la justice, de monter la petite bourgeoisie contre les chômeurs, de provoquer ; tous les moyens sont utilisés actuellement, avec l'appui d'un ensemble de forces politiques, qui comprennent le péronisme de gauche, le castrisme, le stalinisme, et des défaitistes issus du trotskysme. Kirchner a réussi à enrôler une organisation comme les Mères de la Place de Mai, ce qui montre qu'il n'économise ni ses efforts, ni son énergie. Cela est très loin d'être une affaire de moindre importance.
Nous pouvons maintenant mieux comprendre l'importance politique de la journée du 12 mai. Les actions menées furent des marches et des piquetes dans tout le pays. Les revendications incluent l'augmentation de l'aide aux chômeurs de 150 à 350 pesos (45 euros à 100 euros), l'augmentation des salaires, des solutions à la crise de l'énergie et au manque de gaz, le refus de payer la dette externe, et la dénonciation de la répression et de la police, de la " gâchette facile ".
La mobilisation avait été appelée par l'ANT pour le 13 et fut avancée au 12, pour coïncider avec une " journée de lutte " appelée par la CTA. Cette organisation bureaucratique n'a pas trouvé mieux que d'annuler sa manifestation. D'autre part, le Parti communiste a ordonné à son mouvement piquetero de ne pas participer à la mobilisation. Les pressions contre l'ANT sont immenses.
La journée de mobilisation du 12 mai a permis un accord entre l'ANT et la CCC, ce qui peut être interprété comme une défaite du gouvernement Kirchner, étant donné que cette organisation avait ouvert une période d'attente et refusait les actions communes avec l'ANT et le Bloque piquetero.
Une marche fédérale, de toutes les provinces du pays vers la ville de Buenos Aires, se prépare maintenant pour le mois de juin, en tant que nouvelle étape dans le plan de lutte de l'ANT. Cependant, le gouvernement continuera à mener sa politique de soumission à l'impérialisme à travers des négociations et des capitulations. Un accord de cette nature vient d'être signé avec Aguas Argentinas (groupe Suez), pour le maintien de la privatisation du service d'eau à Buenos Aires. Cet accord marque aussi un pas en avant dans les relations entre l'impérialisme français et le nouveau gouvernement.
Suivons attentivement ces événements et étudions les comportements des classes et des partis dans la crise révolutionnaire argentine. Cela fait partie de notre apprentissage. Et inversement.

Marcelo N.