Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°49
26 juin 2004

Sommaire :
Après les élections européennes, persévérer pour construire une force démocratique et révolutionnaire du monde du travail
De la sanction social-libérale du gouvernement à l'étouffement des luttes

François Hollande dévoile le pot aux roses

Non à la Constitution de l'Europe capitaliste
Pour une assemblée constituante des travailleurs et des peuples

Après les élections européennes, persévérer pour construire une force démocratique et révolutionnaire du monde du travail

Les résultats des élections européennes s'inscrivent dans la continuité des régionales, à la différence d'une forte progression de l'abstention. Pour nos listes, alors que les régionales révélaient plutôt une stagnation, les européennes ont montré un vrai recul (1 075 883 voix le 21 mars, 432 630 le 13 juin). Les listes LO-LCR ont plus que les autres subi l'effet de l'abstention qui s'est élevée, selon des sondages, à 70 % chez les ouvriers, 78 % dans la jeunesse. Ces couches qui ont rompu avec les partis institutionnels, n'ont pas pensé utile d'aller voter pour une liste qui semblait écartée par avance de la possibilité d'avoir des élus par une loi antidémocratique faite pour protéger les grands partis. En même temps, cet abstentionnisme très important dans les couches les plus populaires dément l'idée que la victoire du PS signifierait que celui-ci a renoué avec son électorat de 1981 ou même de 1997. La rupture avec le social-libéralisme du 21 avril 2002 est confirmée dans une large fraction du monde du travail.
Alors, la droite, bien que désavouée, est rassurée. Elle enregistre un deuxième échec électoral, mais elle sait que son principal opposant ne conteste pas sa politique sur le fond. Les menaces de Raffarin vis-à-vis des agents d'EDF-GDF montrent bien qu'il ne se sent pas menacé. Son affaiblissement électoral ne l'empêche pas de défier ouvertement les travailleurs en lutte.
L'abstentionnisme exprime le rejet des partis gouvernementaux au service du libéralisme mais aussi le manque de confiance de larges fractions du monde du travail et de la jeunesse. La pression sociale, économique, politique de la bourgeoisie s'exerce fortement. Les attaques du patronat, l'augmentation du chômage (100 000 emplois détruits dans l'industrie en 2003, 70 000 de plus prévus en 2004) et de la précarité (le nombre de RMIstes a enregistré sa plus forte hausse depuis neuf ans, avec près de 9 % de progression dans l'année, atteignant 1,2 millions), ont un effet profondément démoralisant sur le monde du travail. D'autant que la bourgeoisie ne rabaisse pas son arrogance : Michelin s'augmente de 146 % et supprime 2500 emplois, la direction de STMicroElectronics envoie les CRS contre les salariés, et quand l'INSEE annonce une réévaluation de la croissance attendue pour 2004 (2,3 %), c'est en précisant aussitôt qu'elle sera destructrice d'emplois !
Seillière ne s'y est pas trompé, dans sa conférence de presse d'après les élections : " Nous abordons la deuxième période du quinquennat, sans élections pendant trois ans. Donc le gouvernement est libre d'agir, n'a plus à se préoccuper des échéances électorales et est en mesure de pouvoir conduire son action. Alors allons de l'avant, allons-y vite et allons-y fort ! ". Et il poursuit : " Les réformes, le gouvernement s'y est mis lentement, mais il l'a fait, de façon certes insuffisante sur les retraites, et il est en train de le faire pour l'assurance-maladie … il faut également le faire sur l'assurance-chômage, (…) le service minimum, la réforme de l'État … et la lisibilité du code du travail ".
La feuille de route du patronat est claire. Alors, si Raffarin comme le Medef se permettent cette attitude de défi, c'est qu'ils savent bien qu'ils peuvent s'appuyer sur l'accord politique de leur opposition parlementaire. Le PS a mis lui-même en œuvre la politique libérale que Raffarin poursuit et amplifie. Les directions syndicales jouent un double jeu depuis plusieurs mois, " diagnostic partagé " sur la sécu, négociations quasi secrètes pendant plusieurs semaines avec Douste-Blazy, et en même temps, appel à quelques actions pour satisfaire une base mécontente.
L'échec électoral de nos listes est le reflet d'un recul qui dépasse l'extrême gauche. Il est le reflet des difficultés de l'ensemble du mouvement social à riposter aux attaques, à opposer à la politique libérale une politique de défense du monde du travail, à tirer les bilans de son échec du printemps 2003. Le manque de confiance des travailleurs en leur propre force entraîne l'indifférence et une dépolitisation qui se sont exprimées dans les élections, mais aussi dans les luttes. Notre échec électoral en est une des expressions.
Pour une moindre part, et même s'il est difficile de le mesurer, la nature même de l'accord entre LO et la LCR a pesé aussi. Limité aux élections, il n'était pas une perspective à la hauteur des enjeux qui s'imposent au mouvement social. Depuis 1995, un électorat s'est regroupé autour des candidatures d'Arlette Laguiller, puis d'Olivier Besancenot, passant de 5 à 10 % en 7 ans. L'extrême gauche n'a pas su répondre aux attentes de cette fraction importante des classes populaires. Unie en 1999 et 2004, séparée en 2001 et 2002, de nouveau séparée après les Européennes ? quelle est la logique de ces va-et-vient ? Les accords entre nos deux organisations sont peu à peu apparus comme des calculs électoraux à tous ceux qui ont compris qu'on ne pourrait pas préparer la riposte sans l'unité.
La seule façon de dépasser les divisions est de formuler la perspective claire du regroupement et du dépassement, vers une force politique pour les luttes, pour la fraction du monde du travail qui veut une expression politique organisée de ses aspirations, de ses revendications. Pour une part, notre échec, c'est celui de la division, produit du gauchisme qui ne sait pas distinguer les convergences essentielles et les différences secondaires parce qu'il ne sait pas se situer du point de vue des intérêts généraux du mouvement social comme du mouvement démocratique et révolutionnaire.
Mais l'échec n'efface pas les acquis. Bien au contraire, il éclaire sur les limites et indique la voie de leur dépassement dans les prochaines étapes. Il nous faut garder le cap de l'unité des révolutionnaires, sur la base d'un plan d'urgence sociale et démocratique, véritable programme pour les luttes.
Elles marquent certes le pas ? Mais une nouvelle conscience se forge dans le monde du travail qui fait l'expérience qu'il n'a pas d'alliés dans les directions de la gauche et des confédérations syndicales. Déjà, le mouvement de mai-juin 2003 avait fait naître des collectifs et d'autres cadres de discussion et d'organisation démocratiques, dans lesquels se retrouvaient les militants des organisations, rejoints par une nouvelle génération, tous soucieux de pouvoir militer en dehors des structures bureaucratisées, en rupture avec leur politique d'accompagnement du libéralisme.
La victoire du PS donne toute son actualité à la nécessité d'un parti des travailleurs indépendant. Elle renforce les illusions électorales et donne les moyens au PS de peser sur le courant révolutionnaire, pour essayer de le marginaliser ou de le neutraliser. Que le PS gauchisse ou pas son langage, il essaiera de se protéger sur sa gauche, n'hésitant pas à se réclamer de l'antilibéralisme, pour essayer de capter ceux qui se sentent proches de nous en se nourrissant de la démoralisation. Les échecs du mouvement social, l'étouffement des luttes par la gauche social-libéral comme par les directions des confédérations syndicales, dont principalement la CGT, qui lui sont ralliées nourrissent les illusions ou du moins l'idée qu'avec la gauche ce sera moins pire qu'avec la droite.
Ces faux espoirs aboutissent à l'attentisme, détournent les travailleurs et les jeunes de la défense de leurs propres intérêts par eux-mêmes, avec leurs propres armes.
Le monde du travail ne peut résister ou mener pleinement sa lutte contre le patronat et la droite qu'en se dégageant de toute illusion dans le social libéralisme et dans le jeu de l'alternance qui le paralyse.
C'est avec " une lente impatience " que nous avons à nous atteler à la construction d'une nouvelle force du monde du travail, dans la continuité politique de la campagne commune LCR-LO. Les acquis de notre campagne unitaire sont un point d'appui militant important pour aller de l'avant.
Les attaques de la bourgeoisie donnent de plus en plus de poids aux mesures du plan d'urgence que nous avons défendu : mettre fin au chômage, à la précarité, interdire les licenciements, embaucher dans les services publics, augmenter les salaires et les retraites, prendre sur les profits, imposer un contrôle des travailleurs sur l'économie.
La montée du militarisme donne plus de crédit aussi à notre internationalisme, contre l'occupation en Irak, contre le redéploiement impérialiste, financier et militaire, pour piller les peuples.
La croissance destructrice du capitalisme, l'impression de faillite généralisée et de décadence de ce monde fait grandir la conscience qu'une révolution sera nécessaire.
Défendre pied à pied ce programme, c'est se donner les moyens de gagner dès aujourd'hui et dans les mois à venir de nouveaux camarades, conscients que ce programme de lutte est indispensable pour les résistances quotidiennes, pour l'indépendance politique de la classe ouvrière pour qu'elle se forge sa propre conscience sur la base de ses intérêts.
Nous avons à aider à se regrouper tous ceux qui ne veulent pas se bercer d'illusion et attendre un succès de la gauche en 2007.
Se battre contre le patronat et la droite aujourd'hui, c'est n'avoir aucune confiance dans cette gauche social-libérale, politique ou syndicale.
Nous voulons œuvrer à l'unité et à la démocratie dans le mouvement social, en défendant un programme d'indépendance et de lutte de classe.
Cela signifie dans l'immédiat faire le bilan des luttes tant sociales que politiques. Construire, c'est aujourd'hui analyser les raisons des échecs, en tirer les enseignements politiques alors qu'à travers la luttes des électriciens et des gaziers comme à travers toutes les résistances se forgent une profonde révolte non seulement contre l'arrogance et le mépris de la droite minoritaire et illégitime mais aussi contre cette gauche satisfaite d'elle-même, suffisante et cynique.

Franck Coleman

De la sanction social-libérale du gouvernement à l'étouffement des luttes

La bataille d'amendements a donc débuté au Parlement. Elus PS et PC, c'est à qui en déposera le plus grand nombre, comme si les " réformes " du gouvernement étaient " amendables " ! Il n'y a rien à discuter, rien à négocier, tout est à refuser en bloc, mais tout le petit monde politicien de gauche s'affaire et se partage les rôles de cette mascarade. On nous rejoue le jeu de dupes de l'an passé sur les retraites avec, cette fois, un PS qui ne pense qu'à 2007 et met tout son personnel politique, syndical, tous ses satellites en action pour préparer son tranquille retour au gouvernement.
Jeudi, la CGT a transmis aux groupes parlementaires ses " propositions de modification " du projet de réforme de l'Assurance-maladie… pour " faire face de manière solidaire à la croissance inéluctable des dépenses de santé ", précisant en préambule de son " argumentaire " de cinq pages que " la CGT estime indispensable une réforme de l'Assurance-maladie ". La semaine dernière, Bertrand, secrétaire d'Etat, expliquait au Monde que " l'important était d'obtenir que la réforme ne soit pas rejetée en bloc "…
Alors, si les salariés d'EDF-GDF continuent la lutte, recherchant le soutien de la population en rétablissant le courant aux plus démunis et en s'en prenant aux membres du patronat et du gouvernement, la mobilisation contre le projet du gouvernement sur la Sécu et contre la privatisation d'EDF a marqué le pas depuis le mardi 15 juin. Ce jour-là, deux jours après les Européennes, l'absence de toute volonté de lutte des directions des centrales syndicales est apparue à tous de façon manifeste.
Comme le titrait le Monde, " Douste-Blazy a gagné son pari ". Du " diagnostic partagé " à la " bonne réforme " et à la bataille d'amendements, la logique s'est déroulée. Une logique que les salariés, les militants syndicaux ne sont pas parvenus à entraver et Chérèque, Mailly et Thibault, chacun avec leur " spécificité ", ont étouffé le mouvement et préparé le boulot au PS... et au gouvernement.
Un PS plus social-libéral que jamais, dont les têtes de listes choisies pour les Européennes, Rocard ou Moscovici, sont des hommes dont la bourgeoisie a pu mesurer tout le talent à gouverner.
Rocard, tête de liste dans le Sud-Est et père de la réforme des retraites, préconisait dès 1991 dans son Livre blanc le passage à 42 annuités. Pendant la campagne, il rappelait sa méthode sur RTL : " les autorités politiques qui m'ont suivi, droite ou gauche, n'ont pas souhaité appliquer la tactique, la procédure que je proposais qui était de négocier, de traiter les retraites par un accord négocié entre le CNPF, les centrales syndicales ouvrières […] Ce que j'avais entamé comme procédure consistait à ouvrir le feu avec un diagnostic, ça s'appelait 'Le Livre Blanc' "…
13 ans plus tard, après avoir fait passer les 42,5 annuités, Raffarin a repris la méthode Rocard pour la Sécu : " ouvrir le feu avec un diagnostic ". Les centrales syndicales l'ont partagé et ont planché sur la réforme dans les bureaux ministériels.
Face à un tel poids, la fraction la plus combative du monde du travail a tenté d'exercer sa pression à la base, dans les syndicats ou à travers des collectifs unitaires. Les salariés d'EDF-GDF ont poussé leurs directions syndicales à la lutte, après avoir refusé l'an dernier de cautionner la réforme de leur système de retraite que les directions syndicales leur demandaient d'approuver. Mais cette pression, si elle a permis de tisser des liens militants nouveaux au sein de la classe ouvrière, n'a pas été suffisante pour renverser le rapport de forces et obliger les centrales syndicales à rompre le consensus.
Pas plus dans la rue que dans les urnes, les travailleurs n'ont pensé possible de peser réellement, n'ont eu suffisamment confiance dans leur propre force, dans leur capacité à faire basculer les situations. Aux élections européennes, 75 % des travailleurs, 78 % des jeunes se sont abstenus, exprimant en même temps qu'une sanction du gouvernement leur défiance vis-à-vis du Parti socialiste et de ses satellites, Parti socialiste qui a recueilli 30 % des voix mais… 12 % des inscrits, ce qui est loin de représenter " l'écrasante victoire " qu'on lui a prêtée.
La fraction la plus combative, les salariés d'EDF-GDF continuent aujourd'hui, avec la sympathie de larges franges de la population. La journée de jeudi a été marquée par de nouvelles actions spectaculaires exprimant la détermination des grévistes, distribuant l'électricité gratuitement aux hôpitaux et coupant des entreprises ou des centres industriels, en solidarité avec des salariés en lutte contre les licenciements et les délocalisations. Les salariés d'EDF-GDF trouveront-ils la force nécessaire pour amplifier leur mouvement, s'adresser aux autres salariés pour faire plier le gouvernement ? Cela semble bien difficile alors que la seule perspective de l'intersyndicale est de demander, par voie de pétition, un " référendum "… et que la CGT demande au Parlement de " suspendre tout vote sur le texte et donner à une commission pluraliste le soin de reprendre tout le dossier ".
Une nouvelle journée de " mobilisation " est appelée mardi 29 par la CGT, la FSU et le G10-Solidaire. Ce jour-là débute l'examen du texte de loi sur la Sécu. Le 29, probablement qu'à nouveau nombre de salariés tiendront à marquer le coup, à affirmer leur solidarité et à participer aux manifestations pour peu que des préavis de grève aient été déposés dans leur entreprise, ce qui est loin d'être le cas partout…
Cette manifestation va être l'occasion pour les militants, les salariés les plus combatifs et les plus lucides, de dire que nous ne sommes pas dupes, et que quels que soient le gouvernement et le Parlement, passés, présents ou à venir, nous ne pouvons compter que sur nos luttes et notre indépendance pour défendre nos intérêts de classe, les intérêts collectifs contre l'offensive libérale de la bourgeoisie. Cette manifestation, comme toutes les initiatives de résistance et de lutte qui ne manqueront pas dans les semaines et les mois qui viennent est l'occasion de tirer avec tous les militants du mouvement les leçons de ce printemps, du diagnostic partagé à la farce parlementaire, pour préparer de façon lucide les échéances sociales à venir.

Carole Lucas


François Hollande dévoile le pot aux roses

Et maintenant… 2007 ! Oublié le slogan " Et maintenant l'Europe sociale ! " affiché pendant la campagne des Européennes par le Parti socialiste. La triple victoire électorale du PS bouscule le programme, et aiguise les appétits rue de Solferino.
Les lourdes défaites à la présidentielle et aux législatives de 2002 semblaient pourtant éloigner le PS du pouvoir pour des années. Les succès cumulés des régionales, cantonales et européennes crédibilisent aux yeux de la direction socialiste la perspective d'un retour rapide de la " gauche unie " aux affaires. La longue traversée du désert de la SFIO après l'avènement de la Ve République n'encourageait guère les caciques socialistes à l'optimisme… Il aura fallu moins de temps à François Hollande qu'à Guy Mollet et François Mitterrand !
Et les préparatifs pour l'élection présidentielle de 2007 s'accélèrent notablement au PS depuis le 13 juin. Plus un jour sans que les écuries en lice dans la course à l'investiture ne vantent les mérites de leur poulain dans les médias : les colonnes des journaux ne désemplissent pas ! Le premier secrétaire a d'ores et déjà arrêté l'agenda : congrès extraordinaire du PS fin 2005 sur le " projet socialiste ", désignation du candidat pour l'élection présidentielle et négociation d'un contrat de majorité avec les Verts et le PCF courant 2006.
Pour le reste : bouche cousue… jusqu'en 2007 !
Cette précipitation des socialistes à lancer leur campagne interne à l'élection présidentielle tranche singulièrement avec le peu d'entrain - c'est un euphémisme - à prendre position du côté socialiste sur toutes les questions brûlantes. Dès qu'il s'agit de définir une orientation alternative aux attaques anti-ouvrières du gouvernement Raffarin et du patronat, les caciques du PS manifestent moins d'enthousiasme ! Les socialistes préfèrent réclamer bruyamment le départ du locataire de Matignon, sinon celui de l'Élysée, plutôt que militer pour le rejet de leurs politiques réactionnaires - une politique il est vrai engagée sous la gauche plurielle…
Le patron du PS ne dissimule pas tout le profit à retirer de cette attitude attentiste.
Une des leçons du scrutin européen est le désaveu de l'ensemble des équipes au pouvoir, à l'exception de l'Espagne où le socialiste José Luis Zapatero et sa coalition ont remporté une victoire surprise à quelques jours seulement des régionales françaises au moment où l'anglais Tony Blair et l'allemand Gerhard Schröder ont subi de sérieux revers à l'instar du Premier ministre de droite français. Le cycle de l'alternance s'engage dans toutes les capitales européennes indépendamment des couleurs politiques des partis en place.
Partant, François Hollande comme Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn estiment plus profitable électoralement d'en dire le moins possible, de masquer leurs intentions véritables ; il est urgent d'attendre, et de taire un programme social-libéral qui risquerait d'éloigner une fraction de l'électorat qui s'est portée sur les candidats du PS ou de leurs alliés en 2004.
Et maintenant l'Europe sociale ! " prétendaient-ils. La réponse Jean-Marc Ayrault, le président du groupe socialiste de l'Assemblée nationale, sur la Constitution européenne est significative : " il faut d'abord poser la question au président de la République. Nous n'avons pas à répondre oui ou non alors que nous ne savons pas s'il y aura un référendum ". L'absence de position du PS sur la Constitution participe de cette volonté de ménager l'avenir.
Les déclarations de François Hollande sont autrement illustratives de cette orientation misant sur l'usure naturelle de Raffarin III plutôt que sur la mobilisation. Au soir du scrutin régional, Hollande a condamné sans ménagement le recours à la grève contre la réforme de la Sécurité sociale. Le premier secrétaire du PS n'a alors pas manqué de valoriser l' " esprit de responsabilité " de son parti, offrant même à Raffarin les services des parlementaires socialistes pour négocier un plan de sauvetage de la Sécu. Jack Lang lui a d'ailleurs emboîté le pas récemment à propos des actions prétendument " illégales " des salariés d'EDF.
Et l'on pourrait aligner les déclarations bottant en touche dès qu'il s'agit de préciser les mesures socialistes face à celles qui sont développées par l'UMP et l'UDF ; il suffit de songer à l'attitude des socialistes pendant le mouvement sur les retraites au printemps dernier.
S'il y a surenchère du côté du PS, c'est bel et bien dans l'affirmation de leur solidarité de classe envers… la bourgeoisie.
Un signe, à la faveur des deux campagnes électorales, Lionel Jospin est réapparu subrepticement sur le devant de la scène, n'hésitant pas, malgré son retrait de la vie politique, à s'inviter dans le débat, à commencer par celui de ses amis socialistes. Pour la première fois depuis sa déroute au premier tour de la présidentielle de 2002, l'ancien Premier ministre a pris la parole lors d'un meeting à Toulouse, fin mai.
Cette réapparition de Jospin s'est couplée d'un retour en grâce du bilan de la gauche plurielle parmi les leaders socialistes. En l'espace de quelques semaines, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn ou Pierre Moscovici, tous anciens ministres de Lionel Jospin, ont multiplié les propos vantant la politique conduite pendant cinq ans à Matignon, les deux premiers signant dans Libération des tribunes appuyées. À défaut de " projet socialiste " avant fin 2005, les socialistes affirment leur préférence… social-libérale.
2004 effacerait-il 2002 ? À n'en pas douter, c'est vrai au PS. Indépendamment des accointances avec l'ex-Premier ministre et chef de courant que fut Jospin, tout indique que c'est le cas pour l'ensemble des présidentiables déjà dans les starting-blocks pour 2007. L'adhésion à la politique initiée par Zapatero revendiquée par un Hollande ou un Fabius rappelle que le social-libéralisme domine largement. Et cela n'est pas une surprise. Personne n'y échappe au PS. Ainsi Vincent Peillon, le chef de file du Nouveau Parti socialiste, un courant que d'aucuns placent à la gauche du parti, estime - sans rire - que " Les régionales ont été gagnées sur une campagne très à gauche ", le PS ayant " fait du Besancenot " surenchérit-il. Un comble !
Que les socialistes amnistient Jospin : c'est l'évidence ; c'est une manière de s'exonérer de leur propre responsabilité, de nier la sanction des urnes en 2002.
Pour autant, peut-on élargir le constat à la masse de l'électorat, simplement sur la base des scores enregistrés par le PS aux régionales et aux européennes, comme nous y invitent bien des observateurs, certains dans les rangs mêmes de l'extrême gauche ? L'idée d'un " 21 avril à l'envers " ne résiste pas à une confrontation avec les données brutes. Mieux, les résultats du PS, comme de ses alliés Verts et communistes, confirment le décrochage intervenu avec une fraction significative de celles et de ceux qui votaient pour la gauche gouvernementale jusqu'en 1997. L'électorat n'est pas gagné par une amnésie précoce.
Oui, le 13 juin, le Parti socialiste caracolait loin devant l'UMP (16,6 % des voix et 17 élus). Mais les 12 points d'écart entre PS et UMP, les près de 29 % réalisés par les socialistes ne peuvent s'apprécier indépendamment de l'abstention massive. La gauche gouvernementale a obtenu aux européennes 42,88 % des suffrages et 7 362 741 voix contre 40,31 % et 9 486 362 voix au premier tour des régionales.
Deux millions de voix évaporés. On mesure la déperdition, et le poids relatif de cette " vague rose " qui, des régionales aux européennes, aurait tout emporté.
Tenir pour négligeable l'abstention dans l'approche des résultats est aberrant. 78 % des moins de 34 ans et 75 % des ouvriers ne se sont pas déplacés le 13 juin.
Le PS bénéficie du rejet de la droite. Le succès du PS est indéniable, et il ne s'agit pas ici de le nier.
En 2004, aux européennes, le PS rassemble 28,89 % et 4 960 067 voix. En 1999, le PS comptabilisait 21,95 % des suffrages et 3 873 901 voix. Pour mémoire, vingt ans plus tôt, en 1979, la liste conduite par François Mitterrand obtenait 23,4 % et 4 763 026 voix. L'abstention n'était évidemment pas là même… comme le score du PCF (20,44 % et 4 153 710) !
Un retour sur les scores socialistes à la présidentielle de 2002 tempère ce bel enthousiasme suscité par la " percée " socialiste. Le 21 avril, Lionel Jospin, au soir de ce qui reste l'échec le plus cuisant du PS après les présidentielles de 1969, rassemblait sur son nom 16,18 % des exprimés, soit 4 610 113 voix. Un écart de 300 000 voix entre avril 2002 et juin 2004 !
La progression de 4 points entre les scrutins européens de 1999 et de 2004 profite exclusivement aux socialistes. Mieux, l'évolution en voix du PS s'explique largement par l'effritement des Verts et du PCF : les premiers recueillent au niveau national 1 271 040 des voix contre 1 715 450 il y a cinq ans ; les seconds obtiennent 900 592 contre 1 196 310 en 1999. 450 000 voix perdues pour les Verts, 300 000 voix pour le PCF.
Avec 571 514 voix, le recul des listes LO-LCR et du PT par rapport à 1999 s'élève à 335 262 (466 725 hors PT). Une part des électeurs qui avaient soutenu les révolutionnaires ont certainement porté leur suffrage sur les candidats de la gauche gouvernementale. Mais le PS n'a pas renoué avec l'électorat populaire et en particulier ouvrier.
On ne constate pas la vague d'adhésion que les résultats laissaient imaginer. Le PS n'a pas vampirisé les autres forces de gauche ou d'extrême gauche. Il doit son succès électoral à l'abstention. Ses résultats ne traduisent aucune dynamique politique et sociale. Sa campagne terne comme l'absence de meetings massifs le prouve suffisamment.
Le 21 avril n'est pas effacé, pas plus que le bilan des trois gouvernements de gauche depuis 1981.
Le succès socialiste exprime moins un mouvement d'adhésion à sa politique que le rejet massif de celle de la droite. En cela il interroge d'abord les révolutionnaires sur leurs difficultés à apparaître comme une alternative crédible à une échelle de masse. Les urnes ne seront jamais notre terrain de prédilection ; nos réponses appellent autre chose qu'un bulletin de vote. Néanmoins, nos scores permettent de mesurer notre influence à un niveau plus large que ce qu'indique la participation à nos réunions publiques ou nos ventes sur les marchés ou à la sortie des entreprises par exemple.
On perçoit le chemin encore à parcourir.
Les deux séquences électorales qui s'achèvent ne remettent pas en cause la nécessité d'une nouvelle représentation des intérêts ouvriers, d'un parti défendant jusqu'au bout les acquis des travailleurs. Construire une force nouvelle est plus que jamais d'actualité. Tout en confirme même l'urgence. Car, sans l'émergence d'un pôle révolutionnaire, le risque est grand de rééditer une quatrième expérience gouvernementale de la gauche unie, désarmant les travailleurs, un énième fiasco pour eux. Les responsabilités de l'extrême gauche face au cycle de l'alternance qui s'annonce sont loin d'êtres négligeables. L'assèchement de l'espace politique à gauche du PS place les Verts et plus encore le PCF dans une zone de turbulence. Les directions écologiques et communistes sont naturellement aspirées dans le sillage social-libéral depuis des années. Leur amaigrissement électoral réduit encore un peu leurs marges de manœuvre face un PS hégémonique, non seulement politiquement mais aussi en nombre de voix.
S'adresser aux militants désorientés est la tâche devant nous. Il ne s'agit pas de participer aux mécanos visant à assurer l'alternance. Le débat s'engage avec la base de la gauche, communiste en particulier. Renforcer avec elle des liens militants, noués dans les luttes contre Raffarin et le Medef est le meilleur moyen de préparer le monde du travail aux résistances aujourd'hui et aux luttes demain si la gauche gouvernementale revient aux affaires.

Serge Godard


Non à la Constitution de l'Europe capitaliste
Pour une assemblée constituante des travailleurs et des peuples

Les 17 et 18 juin derniers, les Vingt-cinq ont adopté, in extremis, le projet de Constitution.
Les représentants des Etats membres n'ont pas voulu rajouter un nouvel échec à celui, cuisant, qu'ils venaient pour la plupart d'essuyer aux élections européennes. Après le fiasco du dernier sommet de Bruxelles, en décembre 2003, leur crédibilité déjà bien entamée en aurait pâti encore davantage. C'est pourquoi un accord a été finalement trouvé, alors que de nouvelles dissensions étaient apparues, venant en particulier de la Grande-Bretagne, où le parti d'extrême droite, l'UNIK (Parti indépendant du Royaume-Uni), a fait 16 % des voix en menant campagne pour la sortie de l'Union européenne.
A travers leurs dissensions, les représentants des différents Etats expriment, en général, deux types de préoccupations : le souci de l'intérêt particulier de leur bourgeoisie nationale ou d'une fraction d'entre elle, attachée aux privilèges que leur dispense leur Etat ; le souci de leurs propres intérêts électoraux, face à une opinion publique qui, si elle est en grande partie favorable à la coopération entre les peuples, perçoit de plus en plus clairement que l'Union européenne est un instrument au service d'une offensive dirigée contre les travailleurs. C'est là qu'il faut chercher, bien souvent, l'origine des réticences des gouvernements, alors même que leurs commanditaires, les trusts de la finance et de l'industrie, se sont résolus, contraints par l'exacerbation de la concurrence inter-impérialiste, à pousser plus loin la construction européenne, l'unification d'un marché continental, l'extension de l'euro, la disparition des monopoles nationaux, l'élargissement géographique dans l'objectif d'asseoir leur domination sur les pays pauvres de l'est et du sud, la constitution d'un embryon d'appareil d'Etat (armée, justice, police…).
Depuis les " pères fondateurs " jusqu'à aujourd'hui, cette construction européenne n'a jamais rien eu à voir avec les proclamations bien intentionnées (paix, prospérité, démocratie) de ses dirigeants. Parce qu'elle est dévolue aux intérêts de la fraction la plus puissante des bourgeoisies des grands pays européens, elle a toujours été régie par des rapports de forces, sans pouvoir, pour cette raison même, s'appuyer sur une quelconque légitimité démocratique.

Une constitution sur mesure pour une Europe, instrument de l'offensive contre les travailleurs et les peuples
Avec la Constitution, les dirigeants de l'UE veulent tout à la fois résoudre un problème de fonctionnement des institutions, et tenter de parer cette Europe libérale d'un semblant de légitimité en faisant avaliser les principes du libéralisme qui correspondent aux réalités de la concurrence sans frein et de la déréglementation des droits sociaux qu'elle a contribué à accélérer. Les marchandages entre les Vingt-cinq ont surtout porté sur le premier aspect, sur le poids respectif des Etats dans les prises de décision, le champ d'extension de ces décisions… Mises à part quelques décisions comme celle de se doter d'un " ministre des Affaires étrangères ", il n'y a guère d'innovations sur le plan institutionnel par rapports aux traités successifs qu'elle remplace.
C'est dans la partie " Valeurs et objectifs ", ainsi que dans la Charte des droits fondamentaux, déjà adoptée à la conférence intergouvernementale de Nice en décembre 2000 et désormais intégrée entièrement à la Constitution, que sont déclinés les principes de l'Europe libérale : " libre circulation des biens, des services et des capitaux ", " un marché unique où la concurrence est libre et n'est pas faussée ", " une économie sociale de marché hautement compétitive ", un Etat dont les fonctions essentielles sont " assurer l'intégrité territoriale, maintenir l'ordre public, sauvegarder la sécurité intérieure ". Les " droits fondamentaux " sont du même ordre, " le droit de travailler " qui se concrétise par… " la liberté de chercher un emploi ", un droit à… " l'accès à une protection sociale "…
En bref, cette constitution cherche à faire accepter, comme si elles découlaient de principes universels et naturels, les conséquences de la dégradation du rapport de forces entre la bourgeoisie et le monde du travail depuis 20 ans.
Quant à son architecture institutionnelle, elle est conçue pour faciliter la soumission des " petits " pays aux poids lourds de l'Europe et faire de celle-ci une Europe puissance capable de rivaliser avec ses rivaux impérialistes, en particulier les Etats-Unis.

Pour que les travailleurs et les peuples puissent décider librement de l'Europe qu'ils veulent
C'est avec une perspective révolutionnaire et internationaliste, celle des Etats-Unis socialistes d'Europe, que nous rejetons et combattons cette Constitution, comme nous l'avons fait avec Lutte ouvrière durant la campagne des européennes.
Dans la plupart des partis de la bourgeoisie se calcule actuellement l'opportunité d'appeler ou non à la tenue d'un référendum. Il apparaît assez clairement que les silences ou les prises de positions relèvent bien plus de rivalités et d'intérêts politiciens, opportunistes, que d'un quelconque souci démocratique. L'embarras est perceptible chez Chirac, sommé par plusieurs dirigeants de sa propre majorité, de Sarkozy à Villepin en passant par Debré, de se prononcer pour un référendum. Les dirigeants du PS ne sont pas moins embarrassés, pressés par les courants minoritaires qui se sont prononcés contre la constitution. Fabius, semble-t-il, a fait le choix, lui, du non, à l'opposé de la politique qu'il a menée en tant que ministre de l'Economie de 2000 à 2002. Sans doute cherche-t-il à rallier Nouveau Monde et le NPS derrière sa candidature pour 2007, tout en sachant qu'il est peu probable que la constitution soit ratifiée par l'ensemble des pays membres, comme elle doit l'être pour entrer en vigueur. Sans d'ailleurs que cela empêche l'Union européenne de fonctionner comme elle le fera de toute façon pendant un an quoiqu'il arrive.
C'est dire à quel point un référendum, dont l'issue ne pourrait être que de cautionner, quel que soit son résultat, la légitimité d'une soi-disant Constitution élaborée dans le dos des peuples, serait un simulacre de démocratie.
Pour que les populations puissent réellement décider de la forme politique et institutionnelle de l'Europe, c'est une Assemblée constituante qu'elles devraient pouvoir élire en choisissant entre plusieurs options possibles
Les révolutionnaires défendraient, au cours de la bataille politique pour l'élection de représentants à cette Assemblée des candidats qui y porteraient la perspective d'Etats-Unis socialistes d'Europe, d'une Fédération qui constitue le cadre d'une coopération entre les peuples, sans les contraindre à une union forcée.
La bourgeoisie est incapable d'une telle démocratie et les révolutionnaires, comme l'ensemble du mouvement social, sont encore trop faibles pour pouvoir l'imposer. Mais c'est une des questions qui demande à être discutée et qui devrait figurer dans notre programme, comme une des initiatives qu'un gouvernement des travailleurs, en rupture avec l'Europe capitaliste, prendrait pour s'adresser à tous les peuples d'Europe.

Galia Trépère