" le seul combat que l'on perd vraiment est celui que l'on refuse de livrer "

Le collectif national RESISTANCE 2004 invite toutes les personnes, associations, collectifs, syndicats, voulant se battre contre les licenciements à signer cet appel et rejoindre ce collectif.

Débat militant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°51
3 septembre 2004

Sommaire :

Libéralisme, social-libéralisme et mouvement ouvrier

Croissance, réalités et contradictions, ou de la reprise économique à la reprise des luttes

Pour que les échecs murissent les consciences et la volonté de lutter


Libéralisme, social-libéralisme et mouvement ouvrier

On accuse beaucoup le pauvre M. Raffarin de faire la politique du Medef, mais le Medef s'inscrit totalement en faux : depuis que M. Raffarin est là, on n'a rien eu pour l'entreprise ". C'est par ces propos hargneux, mêlés de condescendance, à l'égard d'un Raffarin qui n'a pourtant pas ménagé ses efforts pour satisfaire les exigences du patronat, que Seillière a ouvert l'université d'été du Medef. Comme si les réformes des retraites et de la Sécu, le changement de statut d'EDF, pour ne citer qu'une partie des attaques anti-ouvrières menées par ce gouvernement depuis deux ans, ne comptaient pour rien aux yeux du dirigeant du Medef.
C'est qu'aujourd'hui le patronat durcit son offensive, avec l'objectif d'imposer une baisse des salaires directs après avoir obtenu des réformes qui s'attaquent au salaire indirect, aux protections sociales que sont les retraites et la Sécu. Il utilise l'arme du chantage aux délocalisations et aux licenciements pour allonger la durée du travail, avec perte de salaire, tout en exigeant -et en obtenant- du gouvernement l'augmentation des subventions de l'Etat à travers les allègements de ses cotisations sociales ou de ses impôts.
Le Medef accentue sa pression sur le gouvernement en jouant de ses fragilités, de ses rivalités internes. S'agit-il de favoriser celui que Seillière avait baptisé le " Zidane de l'économie ", Sarkozy ? Oui, mais accessoirement, comme se sont plu d'une certaine manière à le rappeler Seillière et Kessler dans une tribune publiée par le journal les Echos et intitulée : " Ça tourne ? Posons-nous la question. " " Qu'est-ce qui fonctionne et qu'est-ce qui ne fonctionne pas aujourd'hui, dans l'environnement actuel ? Cette phrase fait écho à la phrase de Tony Blair : " Il n'y a pas de politiques de droite, ou de politiques de gauche. Il y a celles qui marchent et celles qui ne marchent pas." " Tout le monde a bien compris celle qui marche pour les patrons…
Au moment où la croissance reprend, le patronat juge vital d'en capter les fruits, de s'en servir pour intensifier l'exploitation en ne procédant qu'à des investissements destinés à accroître la productivité du travail et les profits. Tout ce qui a déjà été fait en sa faveur est insuffisant. L'affaire est aussi politique, il tient à utiliser le rapport de forces qui lui est favorable pour paralyser le mouvement social et le dissuader de toute tentative de revendiquer une part des fruits de la croissance.
Dans la lutte de classe qu'il mène en permanence, le patronat entend garder l'initiative.

Les courroies de transmission du libéralisme dans le mouvement social
L'attitude, face à cette nouvelle phase de l'offensive patronale, du Parti socialiste et de ses alliés, comme des directions des grandes confédérations syndicales, met en lumière, a posteriori, les raisons de l'échec du mouvement social de ces deux dernières années.
A l'université d'été du PS, il a beaucoup été question de l'élection présidentielle de 2007 en vue de laquelle s'affrontent déjà les rivaux potentiels, Hollande, Fabius, sans oublier Strauss-Kahn ou… Jospin. Le PS n'a pas encore arrêté de programme, il se donne " 500 jours " pour l'élaborer, pour faire du " premier parti de France ", selon les mots du discours de Hollande, le " parti de toute la France ", ce qui est en soi déjà tout un programme. Mais en attendant, Hollande a appelé les militants à se mobiliser pour défendre : 1° " le pouvoir d' achat ", sans qu'il soit jamais question d'augmentation de salaires, 2° " les 35 heures ", qualifiées " d'acquis social majeur des salariés ", 3° " les services publics ". Inutile de préciser qu'il n'est nulle part question de faire annuler les réformes du gouvernement Raffarin, sans même parler de celles qui lui ont ouvert la voie, celles adoptées par le gouvernement Jospin. A l'égal de Borloo, le PS ne rêve que de " cohésion sociale ", que sont allés défendre, à l'université d'été du Medef, Ségolène Royal et Delanoë. Et Fabius, qui ne manque pas d'exprimer ses réticences au projet de Constitution européenne ? Eh bien, il est farouchement opposé à la " société de marché ", mais attention, il ne faut pas confondre avec " l'économie de marché " dont il est un fervent défenseur !
Quant aux directions syndicales, la rentrée, de leurs côtés, n'a même pas été marquée par les déclarations d'usage. Aucun avertissement, même purement verbal, au gouvernement. Elles sont rentrées directement, en ce début d'année sociale, dans les bureaux d'un ministre, délégué aux relations du travail, Larcher, pour discuter, outre les sujets déjà programmés, le réaménagement des 35 heures. Thibault, pour la CGT, en est ressorti, " absolument pas rassuré " et s'est empressé d'appeler … à une réunion tripartite (gouvernement, patronat, syndicats) pour réfléchir à un " plan anti-délocalisation ". Mailly, le nouveau dirigeant de FO, met lui, l'accent sur l'augmentation du pouvoir d'achat, ce qui n'est pas sans rappeler, quand il est question des 35 heures, le leitmotiv de Sarkozy et d'autres, " les Français veulent pouvoir gagner plus " (en travaillant plus).
Incapables d'une quelconque politique indépendante, les directions syndicales s'empressent sur le terrain défini par le patronat et le gouvernement, adoptent leur vocabulaire, se soumettent sans sourciller, à leurs volontés.
C'est ainsi que s'exerce à plein la pression du libéralisme, devenue pensée unique parce que véhiculée jusque dans le mouvement social par le social-libéralisme.
Dans les luttes de ces deux dernières années, le mouvement social n'était pas suffisamment affranchi de cette pression pour passer les obstacles qu'il avait à franchir. Les cerveaux sont restés dominés par le social libéralisme. Dominés, ce qui ne veut pas dire acquis, mais pour en être réellement affranchis, il faut un contre-projet de société, refuser l'économie marchande, être convaincu de la légitimité de cette idée somme toute simple : il faut produire pour vivre, et non pas vivre pour produire.

L'alternative au libéralisme, un plan d'urgence pour les luttes
Le patronat veut faire travailler plus pour gagner moins, alors qu'il y a plus de 4 millions de chômeurs, et que la production des richesses s'accroît. C'est une logique inverse qu'il faut lui opposer. La croissance, puisque croissance il y a, doit servir à embaucher, à augmenter les salaires.
Face à l'offensive de destruction systématique des droits sociaux programmée par le patronat, il faut un plan global de défense des droits fondamentaux du monde du travail : interdiction des licenciements, échelle mobile des heures de travail, des salaires, salaire minimum garanti pour tous, suppression des subventions de l'Etat et utilisation de l'argent public pour l'extension des services publics et des embauches massives dans ces secteurs.
Le tout sous le contrôle des salariés et de la population.
Tels sont les axes autour desquels s'est faite l'unité des révolutionnaires pendant les dernières élections, que nous avons largement popularisés, des axes politiques qui sont ceux d'un programme pour les luttes, pleinement d'actualité. Le contexte tant social que politique leur donne tout leur sens, aide à ce que les militants du mouvement social qui s'en emparent soient de plus en plus nombreux. C'est autour d'eux que les révolutionnaires regroupent et défendent une politique d'unité et de front unique au cœur du mouvement social.
Et nous ne nous laissons pas détourner des problèmes essentiels de la rentrée par les débats politiciens sur la constitution européenne. La question de l'Europe est directement liée à la question sociale.
Les manifestations du lundi en Allemagne le montrent, les travailleurs sont confrontés aux mêmes attaques de la part de leur gouvernement, et quelle que soit sa couleur politique, dans toute l'Europe. Leurs luttes se déroulent dans une arène élargie par les bourgeoisies elles-mêmes, mais elles rencontrent les mêmes obstacles, l'impossibilité de défendre la satisfaction de besoins vitaux sans la remise en cause du système capitaliste.
C'est pourquoi, notre refus de la Constitution n'a de sens que s'il va de pair avec la perspective clairement affirmée des Etats-Unis socialistes d'Europe, ou autrement dit, sous une forme plus populaire, d'une Europe des travailleurs et des peuples.
Notre " non " à la constitution européenne n'est pas l'exigence d'un nouveau traité plus social comme le demande Marie George Buffet qui ne la refuse aujourd'hui que pour mieux l'accepter demain, si comme elle l'espère, le PC retournait au gouvernement avec le PS.
Oui, les axes politiques que nous avons défendu avec nos camarades de Lutte ouvrière lors des élections passées définissent le contenu de notre activité au sein du monde du travail en cette rentrée : à la politique du patronat et de ses serviteurs libéraux ou sociaux libéraux, nous opposons la politique des salariés, un plan d'urgence sociale et démocratique dans la perspective internationaliste d'une Europe unie et sans frontières.

Galia Trépère

 

Croissance, réalités et contradictions, ou de la reprise économique à la reprise des luttes...

Depuis des mois, journalistes et commentateurs économiques nous parlent d'une reprise économique, fin de la phase de récession qui avait suivi le krach des " nouvelles technologies " début 2001. Mais on avait bien du mal à mesurer, du moins en France, la réalité de cette croissance.
Jusqu'à ce que l'INSEE annonce, vers la mi-août, des résultats " très bons et largement inattendus ". Le PIB a augmenté de 0,8 % d'avril à juin, ce qui, si la tendance se maintient, devrait conduire à une augmentation annuelle de plus de 3,2 %, alors que le gouvernement avait tablé sur une croissance de 1,7 % pour 2004.
Sans préjuger de la réalité que prendront ces prévisions, les résultats d'exploitation semestriels des grandes entreprises françaises confirment que tout va bien, en particulier pour leurs actionnaires. EADS-Airbus annonce 985 millions d'euros de profits pour le premier semestre 2004, en augmentation de 66 % ; Renault, plus 188 % ; Schneider Electric, plus 30 %... Bouygues vient de distribuer un dividende exceptionnel de 1,7 milliard d'euros à ses actionnaires ; PSA, Dassault-Systèmes, Technip, Unibail, envisagent d'en faire autant. En 2002, les 40 entreprises du CAC 40 avaient versé à leurs actionnaires 37 milliards de dividendes. Cette année, 20 % de plus ! Quant à Danone et STMicroelectronics, ils récoltent les résultats de leurs plans de licenciements massifs, et annoncent respectivement 863 et 259 millions d'euros de profits. Comme le dit la presse, les " groupes français savourent la croissance ", " une bonne fortune partagée par les actionnaires "…
Mais pas plus les chiffres de l'Insee que ceux des résultats de quelques groupes industriels ne rendent compte des effets de cette reprise économique sur les conditions de vie de la population et des salariés, pas plus que des évolutions en cours à l'échelle internationale.


Croissance… de la misère
L'annonce de l'Insee a été immédiatement l'occasion, pour le gouvernement, de reprendre sa litanie : " la croissance est là, tout va s'arranger ". Et l'on a pu assister à un nouveau duel Sarkozy-Raffarin, sur le thème, cette fois, de : comment utiliser les fruits de la croissance afin qu'elle profite à tout le monde ? Pour Sarkozy, les gains devaient servir à diminuer la dette publique ; pour Raffarin, à augmenter le SMIC… Querelle de tartuffes, à cent lieux de la réalité sociale.
La réalité sociale, en France, c'est la poursuite des attaques contre les salariés et la population, tandis que l'Insee assortit ses prévisions de croissance de l'avertissement qu'il ne faut pas s'attendre à une amélioration de la " situation de l'emploi ". Attaques globales, conduites par le gouvernement et le Medef. Le ministre délégué aux relations de travail, Gérard Larcher, mène actuellement des consultations avec les " partenaires sociaux ", confédérations syndicales et Medef, sur divers dossiers, dont les 35 heures, le " traitement social des restructurations ", la réforme du Code du travail ou encore les délocalisations. Poursuite des attaques également contre les services publics, avec le projet de fermeture de 6000 (sur 11 500) bureaux de Poste. Attaques au niveau des entreprises enfin. L'offensive, s'appuyant sur le chantage aux délocalisations inaugurée par Siemens en Allemagne au début de l'été, fait tâche d'huile, afin de contraindre les salariés, sous la menace de licenciements, à accepter baisses de salaires et augmentation du temps de travail (Doux, Donzat, Sediver, etc…).
Loin de " profiter ", même de façon minime, aux salariés et à la population, la croissance s'accompagne donc, au contraire, d'une aggravation des conditions de vie. L'indice des prix à la consommation, établi par l'Insee, fait état d'une hausse annuelle de l'ordre de 2,4 %. Mais cet indice ne reflète pas la véritable baisse de pouvoir d'achat des salariés. D'une part, parce qu'il est établi sur une grande quantité de produits, dont la grande majorité ne concernent pas les personnes les plus pauvres, qui doivent se contenter, pour se nourrir et s'habiller, des produits les plus indispensables qui sont justement ceux qui ont connu les plus importantes augmentations. D'autre part, alors que les prix augmentent, les revenus, eux, ne cessent de baisser, aussi bien à cause de la baisse des salaires directs, que de celle des prestations sociales.
Cette situation n'est pas spécifique à la France. Les attaques des entreprises allemandes contre leurs salariés pour l'augmentation du temps de travail sont connues. Dernièrement, le groupe Volkswagen - qui a récemment été contraint de lâcher 4,5 % d'augmentation à 10 000 salariés d'une de ses usines mexicaines qui s'étaient mis en grève-, vient de lancer une offensive en Allemagne avec pour objectif de geler les salaires pendant deux ans. Tandis que le "socialiste" Schröder poursuit ses offensives libérales contre les allocations chômage, les retraites, le système de santé.
Aux Etats-Unis, la situation faite à la population est la même. La croissance n'est suivie d'aucune création d'emplois sensible. Selon une statistique récente, près de 36 millions d'Américains (plus de 12 % de la population des Etats-Unis), vivent en dessous du seuil de pauvreté. En 2003, pour la troisième année consécutive, la pauvreté s'est aggravée aux USA et 1,3 million de personnes de plus ont " rejoint la précarité ". Sur ces 36 millions de pauvres, 12,9 millions sont des enfants. 45 millions de personnes n'ont aucune protection sociale. Et, au moment où la reprise, aux Etats-Unis, montre des signes d'essoufflement, le patron de la Banque fédérale américaine, Greenspan, vient de faire savoir que si le gouvernement américain veut éviter une catastrophe financière, il lui faut diminuer les retraites de tous ceux qui en bénéficient. Ses propositions : augmenter l'âge de départ à la retraite, diminuer le montant des retraites, et favoriser les " solutions individuelles ", caisses privées et autres fonds de pension… Par ailleurs, la hausse récente des taux d'intérêt par la Banque fédérale, afin de freiner la spéculation boursière suscitée par la croissance, a pour effet d'augmenter le coût du crédit à la consommation, donc contribue à augmenter, pour le consommateur, le coût de la vie.

Une croissance " fragile ", plombée par les contradictions du capitalisme
Dans la presse, à propos de la situation économique, les commentaires sur la " réalité de la croissance " sont pratiquement toujours accompagnés d'avertissements sur sa " fragilité ". La raison essentielle de cette prudence vient de l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières. Ces augmentations sont pour une part liées à l'augmentation de la demande en énergie et matières premières (métaux, ciment…) suscitée par le développement industriel chinois, tandis que l'offre reste stable. Pour le pétrole, à cette raison, il faut ajouter les effets de la situation politique internationale, qui font craindre des problèmes d'approvisionnement et suscitent la spéculation.
Le pétrole, comme source d'énergie, mais aussi comme constituant de base de beaucoup de matières plastiques, ainsi que les autres matières premières en général, sont, par définition même, des constituants indispensables de toutes les marchandises, biens d'équipement, biens de consommation ou services. Leur coût entre donc, inévitablement, dans la constitution du coût de toutes les marchandises. Dans une situation de hausse massive du prix du pétrole et des matières premières, les capitalistes, pour maintenir leurs profits, sont " contraints " d'augmenter le prix de vente de leurs produits, tandis qu'ils continuent à s'en prendre aux salaires, à baisser " le coût du travail ", à délocaliser.
Baisse des revenus des salariés et de la population d'une part, hausse des prix de l'autre, conduisent inexorablement à l'impasse, à une crise de surproduction.
Le ralentissement de la croissance se fait déjà sentir au Japon et aux Etats-Unis, deux pays qui ont connu, indépendamment de la Chine, de l'Inde, du Brésil, et de quelques autres pays " émergents ", les taux de croissance les plus importants. En Europe, les résultats de la croissance en France sont tempérés par ceux des autres pays, en particulier l'Allemagne. Ce ralentissement, s'il est le signe d'une nouvelle récession, annonce-t-il un " atterrissage en douceur " ? Rien n'est moins sûr. Car la croissance actuelle est essentiellement portée par le développement de l'industrie de quelques pays " émergents ", essentiellement la Chine. Les taux de profit élevés générés par la sur-exploitation d'une main d'œuvre très bon marché ont suscité -et continuent à le faire- la ruée d'investisseurs de tous les pays, créant une forte surchauffe économique. De nouveaux moyens de production sont créés, mettant sur le marché international de nouvelles quantités de marchandises, alors que les capacités du marché solvable restent limitées. Sans que l'on puisse préjuger de son ampleur, il semble toutefois que tout soit en place pour que la crise de surproduction, en se déclenchant en Chine, devenue " l'atelier du monde ", se transforme en un gigantesque krach financier qui se répercutera sur l'ensemble des places mondiales.


Nouvelle offensive libérale mondialisée
A défaut d'être capables de contrôler les approvisionnements en matières premières et en énergie ou de réguler la marche de l'économie, les dirigeants impérialistes pratiquent la fuite en avant dans une économie de marché débridée et sauvage.
Les contradictions internes du système capitaliste, accentuées par la croissance, se conjuguent avec les difficultés sociales et politiques, nationales comme internationales, qui s'exacerbent au fur et à mesure que se détériorent les conditions de vie des salariés et des populations.
Au niveau international, la situation au Proche Orient montre que le temps n'est plus, comme à la fin du 19ème siècle, où la " politique de la canonnière " pouvait assurer aux monopoles impérialistes des approvisionnements sûrs et bon marché en énergie et matières premières. Bush découvre que les révolutions coloniales ont vraiment marqué un tournant de l'histoire, et sa politique militaire de conquête, loin d'assurer aux trusts une tranquillité propice aux affaires, se transforme en son contraire. Certes, l'augmentation du prix du pétrole, conséquence des désordres politiques accentués par l'intervention américaine en Irak, permet à des pays producteurs, comme l'Arabie Saoudite, et aux compagnies pétrolières, de faire d'énormes sur-profits, mais elle fait peser sur l'ensemble de l'économie capitaliste une menace de catastrophe à court terme que les armes sont bien impuissantes à conjurer.
La croissance accélère les modifications du rapport de force international, affaiblissant la toute puissance de l'impérialisme en général et des USA en particulier. Le dernier sommet de l'OMC en est une illustration. L'an dernier, à Cancun, une fronde de 20 " pays émergents ", le G20, conduite par l'Inde, la Chine et le Brésil, avait tenté d'imposer aux USA et à l'Europe la suppression de leurs subventions aux exportations agricoles, entorse manifeste aux lois du " libre échange " dont l'OMC se targue de répandre les bienfaits sur toute la planète. Les USA et l'Europe avaient refusé ; les pays du G20 avaient, eux, refusé la suppression des barrières douanières et le sommet de Cancun s'était achevé sur un constat d'échec. Cette année, le sommet s'est terminé par un " succès ". Ce " succès " entérine la libéralisation croissante des échanges, c'est-à-dire un nouveau déploiement du libéralisme impérialiste même s'il est aussi un compromis dans lequel l'Europe et les USA reconnaissent la légitimité de la demande de suppression des subventions aux exportations agricoles, tandis que les pays du G20 admettent le principe de la diminution des droits de douane sur leurs importations industrielles.
Les négociations entre le G20 et les pays impérialistes portent sur le cœur même du mécanisme mis en place par l'OMC pour ouvrir les marchés des pays pauvres aux entreprises des pays riches. Le coût de production de produits industriels est, à salaire équivalent, d'autant plus bas que les équipements ayant servi à les produire sont perfectionnés. Ainsi, sur un marché " libre ", sans barrières douanières qui élèvent le prix des marchandises importées, les marchandises produites dans des pays industrialisés modernes seront moins chères que celles produite dans un pays aux technologies moins évoluées. Cela aura pour effet de ruiner les industries locales et d'ouvrir le marché aux entreprises des pays riches. On comprend le désir pour les anciens pays impérialistes d'imposer, au nom des principes du " libre échange ", la suppression des protections douanières de pays comme la Chine… Les subventions aux exportations agricoles ont la même fonction. Elles consistent, pour les USA et les pays européens, à mettre sur le marché international des produits agricoles meilleur marché que les productions des pays pauvres, en compensant le manque à gagner des producteurs américains ou européens par des subventions. Ces pratiques ont pour effet de ruiner des millions de paysans des pays pauvres, comme c'est le cas par exemple avec les exportations de maïs des Etats-Unis vers le Mexique, où le maïs est la seule production d'une grande majorité des paysans.
Bien sûr, le compromis trouvé au dernier sommet de l'OMC ne comporte aucun engagement précis concernant la mise en œuvre des mesures, pas plus qu'il ne modifie les conditions de l'échange inégal, source de l'enrichissement des pays impérialistes au détriment des pays pauvres. Mais le fait est que les pays européens et les Etats-Unis ont dû renoncer à l'idée qu'ils pouvaient imposer aux pays du G20 la levée des barrières douanières, tout en conservant la possibilité de ruiner les paysans de ces mêmes pays pauvres en mettant sur le marché des produits agricoles subventionnés. C'est l'expression d'une évolution des rapports de force entre les Etats, dans laquelle intervient le fait que des pays comme la Chine, l'Inde ou le Brésil connaissent une croissance industrielle forte, qui profite essentiellement aux multinationales, par le biais des filiales et de la sous-traitance. Avec le développement de la mondialisation, les conditions mêmes des échanges se modifient, la Chine est devenue le premier exportateur de produits industriels du monde. Cette nouvelle donne économique donne aux Etats du G20 la force politique de résister aux Etats impérialistes et de les contraindre à respecter, au moins sur un plan formel, leurs propres règles.
Les peuples sont les armées de cette bataille économique et commerciale. Le libéralisme mondialisé exacerbe les tensions internationales et les rivalités entre les différentes bourgeoisies au détriment des peuples, quelles que puissent être les velléités anti-impérialistes des bourgeoisies émergentes.


Une reprise économique qui prépare la reprise des luttes
La croissance a un double effet, elle fait payer aux travailleurs les méfaits de l'économie de marché et de la concurrence mais renforce aussi leur possibilité de peser sur la scène sociale et politique.
Dans les pays riches, l'opposition à la politique libérale et à ses conséquences ne désarme pas. A Berlin et dans d'autres villes de l'est de l'Allemagne, des dizaines de milliers de manifestants se sont opposés, plusieurs lundis consécutifs, à la politique de Schröder. A New York, à l'occasion de la Convention républicaine, des centaines de milliers de manifestants sont venus dire à Bush qu'ils ne voulaient plus de sa politique. Pas seulement de sa politique guerrière, mais également de sa politique sociale. Un des manifestants, interviewé par la presse, se présentant comme membre de la " classe moyenne ", disait qu'il était là parce qu'il fallait mettre fin à la guerre immédiatement, mais aussi pour dénoncer la régression sociale dont il était victime, et parce que " …45 millions de personnes sont exclues de toute protection sociale, ce qui est criminel "… Ce qui est mis en cause, c'est la politique libérale du gouvernement US, et il y a fort à parier que bien des manifestants qui, le 29 août, ont manifesté contre Bush dans les rues de Manhattan, se font peu d'illusions sur les changements que pourrait apporter l'accession du Démocrate Kerry à la présidence.
En France, après l'échec des mouvements contre la réforme Douste-Blazy et la privatisation d'EDF du printemps dernier, et tandis que les confédérations syndicales se rendent aux convocations du gouvernement pour élaborer de nouveaux " diagnostics partagés ", les luttes sociales semblent marquer le pas. Mais le problème d'un mouvement social capable de mettre un terme aux reculs et de reprendre l'offensive se pose très concrètement, avec une urgence cruciale, aux salariés et aux militants.
Les mouvements de ces dernières années s'inscrivent dans une période de développement des luttes commencée en 1995 et il n'y a aucune raison de penser que cette période est close.
Ceux qui espèrent que le mouvement social marque le pas pour longtemps pourraient bien en être pour leur frais. La croissance rend de plus en plus insupportables la politique du patronat et du gouvernement.
Raffarin et Sarkozy font semblant de se poser la question de savoir comment faire pour que chacun profite des fruits de la croissance. La réalité des choses s'impose d'elle-même. Oui, il y a une croissance, mais cette croissance se traduit par une accumulation éhontée de richesses dans les mains d'une minorité de parasites, accumulation accentuée par les nouveaux cadeaux du gouvernement au patronat sous couvert de " répartir les fruits de la croissance ". Pendant ce temps, les coups contre les salariés pleuvent comme jamais, baisse des salaires, augmentation du temps de travail, licenciements, etc.
Le problème de la répartition des fruits de la croissance se pose effectivement d'une manière très concrète, cruciale, mettant plus que jamais à l'ordre du jour la nécessité d'une reprise des luttes sociales. La reprise économique accroît la force des travailleurs, leur permet de peser de tout leur poids dans les rapports de force, les conditions objectives d'une contre offensive du monde du travail mûrissent...

Eric Lemel


Pour que les échecs mûrissent les consciences et la volonté de lutter

Dans les entreprises, les syndicats, parmi l'ensemble des militants du monde du travail, les attaques en cours sont au centre de toutes les discussions avec le besoin de faire le bilan de la défaite d'EDF et de la Sécu, le besoin de comprendre, car comme le disent des camarades dans les réunions syndicales, " on ne peut pas repartir comme ça ". Pourquoi le mouvement a-t-il échoué, un an après le recul déjà imposé sur les retraites ? Comment le patronat peut-il aujourd'hui attaquer le monde du travail avec une telle brutalité, licencier, délocaliser, remettre en cause l'essentiel des acquis, privatiser, ou encore supprimer du jour au lendemain 23 jours de RTT ?
Face à l'ampleur de la guerre menée par la bourgeoisie pour accroître ses profits et alimenter la Bourse, il est indispensable de faire le bilan des luttes de ce printemps, d'en tirer collectivement les leçons pour préparer les étapes futures du mouvement.
Les bureaucraties syndicales se gardent bien d'initier un tel bilan, bien au contraire : les dirigeants des centrales syndicales repartent négocier dans les bureaux ministériels sous les caméras de télé, se préparent de toute évidence à partager de nouveaux " diagnostics " sur les 35 heures ou le droit du travail, comme les y invite le gouvernement. Le groupe CGT qui siège au Conseil économique et social (organisme composé de responsables syndicaux et de représentants du patronat, anciens ministres, etc., chargé de " conseiller " le gouvernement) vient ainsi d'approuver " l'avant-projet de loi de programmation pour la cohésion sociale " le justifiant par une longue déclaration dans laquelle on peut lire, entre autres : " pour le groupe de la Cgt, la cohésion sociale est véritablement un enjeu de société qui devrait être au centre des actions des gouvernements et mobiliser le plus grand nombre de citoyens. Le travail entrepris par le ministre de l'Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale peut aider cette dynamique "… Tout un programme. Au même moment, Thibault expliquait doctement, en sortant du ministère du Travail, qu'il " faut que les salariés interviennent " mais qu'il a " des craintes sur la capacité de mobilisation ", qu'il faut donc " faire du sur mesure en terme de revendication ". Le même, au début de l'été, n'hésitait pas à parler de " victoire " à propos d'EDF…
Alors, face à un tel ralliement des directions des confédérations syndicales à la politique de la bourgeoisie, le besoin d'y voir clair, de comprendre les limites du mouvement du printemps et les raisons de l'échec est au cœur des débats de la rentrée dans les sections syndicales et toutes les rencontres militantes.

Une défaite programmée
Tant à EDF que pour la Sécu, la défaite de cet été a été organisée par les confédérations syndicales qui, dès le début, se sont placées sur le terrain du gouvernement et de la bourgeoisie, acceptant toutes les " négociations ", tous les " débats ", affirmant en chœur que, pour la Sécu, il y avait un réel problème et qu'une réforme était nécessaire. Le rapport du Haut conseil sur l'assurance maladie a ainsi été paraphé par le gouvernement, le patronat et toutes les confédérations qui, par avance, fixaient comme seul objectif au mouvement de les soutenir pour obtenir une " bonne " réforme.
Les collectifs unitaires qui se sont constitués, souvent sur la base de réseaux militants formés durant les luttes de 2003, ont permis au mouvement social d'exercer sa pression sur les confédérations. Cette forme de démocratie sociale et ouvrière, même de façon encore embryonnaire, a été un cadre d'initiatives, de débat et de confrontation politique, un espace de liberté dans lequel se sont retrouvés côte à côte des militants syndicaux, politiques, associatifs et non organisés voulant agir collectivement, peser sur le cours des événements et de la lutte. S'ils n'ont le plus souvent joué qu'un rôle marginal, les collectifs ont marqué le mouvement, cette forme démocratique d'organisation s'est imposée comme une réalité dans le paysage social et politique, et c'est un acquis important.
Mais le mouvement de ce printemps n'est pas parvenu à aller au-delà du cadre fixé par les confédérations syndicales. Que ce soit pour la Sécu ou pour EDF-GDF, il s'est heurté aux limites politiques de la lutte syndicale, du corporatisme, et à sa difficulté à se dégager des influences de l'idéologie sociale libérale.

Penser la lutte en termes politiques
Ce n'est pas la combativité ou le radicalisme qui ont manqué aux luttes, c'est un projet politique indépendant face à la politique concertée et opiniâtre de la bourgeoisie.
A EDF, les salariés, les militants de base, ont obligé au printemps dernier, par leur pression et leur combativité, les syndicats à claquer la porte des négociations qu'ils avaient tous dans un premier temps accepté. La base leur a imposé d'aller au-delà de ce qu'ils avaient prévu, comme elle l'avait fait en 2003 pour le référendum sur leur régime de retraite, refusant de voter " oui " comme le lui demandaient les dirigeants syndicaux.
Au cours de la lutte contre la privatisation, la fraction la plus radicale des grévistes a imposé ses propres formes de lutte et les directions syndicales n'ont pas eu d'autre choix que d'assumer des actions qu'elles n'avaient pas choisies, telle la coupure de courant à la gare Saint-Lazarre. En même temps, elles ont tout fait pour que ces actions ne se généralisent pas et ont tenté de canaliser la révolte et la volonté d'en découdre de nombreux salariés et militants dans des opérations telle que " Robin des bois ", des adresses aux élus " de gauche ". Elles ont encadré les interventions auprès de la population, ne leur fixant comme objectif que la signature d'une pétition pour que le gouvernement organise… " un grand débat ". Le mouvement n'a pas réussi à dépasser ce cadre alors que le véritable débat se faisait grandeur nature dans la rue, autour des tentes des grévistes d'EDF comme dans les manifestations pour la Sécu, les AG des collectifs.
Bien des militants ont reproché aux directions syndicales d'EDF de n'avoir pas généralisé les coupures, de n'avoir pas été assez " radicales ". C'est une évidence qu'elles ont freiné tant qu'elles ont pu, mais l'échec du mouvement a des causes plus profondes. Les salariés d'EDF, comme l'ensemble du mouvement social, ne sont pas parvenus à dépasser le cadre syndical corporatiste, à penser la lutte et la grève de façon politique en menant une véritable bataille de l'opinion posant les problèmes en terme de rapport de forces politique entre le monde du travail et la bourgeoisie, remettant en cause le partage des richesses, l'appropriation capitaliste.
Aujourd'hui où les attaques redoublent, et alors que les problèmes se posent par bien des aspects dans des termes identiques avec la privatisation consommée et préparée de longue date à France Télécom et les suppressions de bureaux à la Poste, ce n'est qu'en posant le problème en termes politiques que les militants du mouvement social peuvent penser les luttes à venir pour construire un nouveau rapport de forces.
Tous les militants ne peuvent que souhaiter le succès de la journée de grève du 7 septembre appelée à France Télécom. Mais ne soyons pas dupes de tous ceux qui, tel le PS, n'ont pas de mots assez forts pour condamner la " privatisation " alors que c'est la gauche, avec Quilès, qui a séparé les PTT en deux pour mieux préparer cette privatisation dont le premier acte, le plus délicat pour la bourgeoisie, a été orchestré par Jospin. Les mêmes qui se sont depuis des années prononcés pour la libéralisation des services postaux européens, aujourd'hui, s'offusquent de la fermeture des 6000 bureaux et de la " réforme " de la Poste qu'ils ont eux-mêmes préparée.
La faiblesse du mouvement social a été de faire, même si parfois à contrecoeur, confiance à des directions syndicales jouant les dupes de ce double jeu dont gauche et droite sont devenues expertes, au lieu de penser une politique indépendante pour le monde du travail, pour offrir des perspectives aux milliers de salariés, de jeunes, dont la révolte grandit face aux conséquences dramatiques de la course au profit. Des milliers de salariés et de jeunes qui n'ont plus la moindre confiance dans les appareils syndicaux et les " journées d'actions " sans lendemain, et qui font chaque jour l'expérience cruelle de l'opposition irrémédiable entre les intérêts collectifs et ceux d'une poignée de parasites. Aujourd'hui plus que jamais, le combat social et le combat politique ne font qu'un.

Carole Lucas