Débatmilitant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°80
10 novembre 2005

Sommaire :
Jeunes, salariés, population des banlieues, solidarité pour l'état d'urgence sociale et démocratique

 

Jeunes, salariés, population des banlieues,
Solidarité pour l'état d'urgence sociale et démocratique

La mort à Clichy-sous-Bois de deux jeunes, Zyad et Bouna, électrocutés dans un transformateur EDF où ils s'étaient réfugiés en fuyant la police, a déclenché une vague d'émeutes qui s'est étendue d'abord sur une vingtaine de communes de la région parisienne. Les déclarations de Sarkozy, annonçant devant les caméras à Argenteuil " On va vous débarrasser de cette racaille ", ont fait exploser la colère de ces jeunes qui s'est étendue dans tout le pays, avec des affrontements avec la police, des incendies de voitures et de lieux publics.
Lundi soir, devant les télévisions, Villepin annonçait que le gouvernement allait " autoriser les préfets à appliquer le couvre-feu ", ce qui en dit déjà long sur sa volonté de mettre au pas les banlieues. Le lendemain, il déclare " l'état d'urgence " par décret en conseil des ministres, loi du 3 avril 1955 datant de la guerre d'Algérie et fait déployer 1 500 gendarmes et policiers supplémentaires.
Cette loi autorise les interdictions de séjour, les assignations à résidence, l'interdiction des " réunions de nature à provoquer ou à entretenir le désordre ". Le décret prévoit même une sorte d'état d'urgence aggravé autorisant les perquisitions à domicile de jour comme de nuit et la censure des moyens d'expression. L'état d'urgence fait des banlieues de réelles " zones de non-droit " soumises au pouvoir des préfets et de la police !
Fait significatif, cette loi vient rappeler tout le passé colonial de l'Etat français, puisqu'elle a été votée et appliquée durant la guerre d'Algérie. Depuis, elle a été très peu appliquée, même pas en 68, si ce n'est par… le gouvernement Fabius en 1984 en Nouvelle-Calédonie.
D'ailleurs le Parti socialiste n'a pas manqué de soutenir le gouvernement. Ayrault a rappelé à l'Assemblée nationale : " Nous ne sommes pas hostiles par principe au couvre-feu ", après avoir déclaré " nous ne voulons pas faire de ce débat [sur l'état d'urgence] une opération politicienne qui serait indécente même si nous voulons pointer les responsabilités de ceux qui sont au pouvoir (…) Il faut rétablir les conditions du respect de l'ordre républicain. C'est la première des priorités ".
Tous ces gens-là sont responsables de " l'ordre de la République "… C'est-à-dire de cette société de classe où l'enrichissement et les privilèges de quelques-uns plongent toute une population dans des conditions de misère grandissante.
Si Chirac et Villepin ont laissé à Sarkozy le rôle du provocateur pour lui faire porter l'habit du démagogue prêt à tout par arrivisme, c'est bien eux qui appliquent l'état d'urgence qui était réclamé par Marine Le Pen quelques jours plus tôt. C'est bien l'ensemble du gouvernement engagé dans sa fuite en avant qui emploie les méthodes de l'extrême droite : provocations et politique du pire.
Et il est significatif aujourd'hui qu'en réponse aux jeunes et à ceux qui réclament à juste titre le départ de " Sarkozy l'incendiaire ", Hollande soutient le ministre de l'intérieur en expliquant doctement qu'il ne faut pas donner raison aux casseurs !
Depuis Sarkozy a fait un pas de plus dans l'escalade. Alors que les interpellations se multiplient, il demande maintenant aux préfets d'expulser " sans délai " tous les étrangers qui seraient condamnés suite aux émeutes, y compris les titulaires d'un titre de séjour régulier. Chaque coup de force en appelle un autre pour intimider, faire taire, profiter du désarroi sans laisser le temps aux solidarités de s'exprimer, à l'opinion de se ressaisir.

" L'égalité des chances " façon Villepin c'est l'exploitation à 14 ans pour les plus pauvres
En même temps que Chirac et Villepin proclament l'état d'urgence contre les banlieues, ils entonnent les déclarations sur " la République de l'égalité des chances ". Villepin annonce la création de " préfets délégués à l'égalité des chances " et " d'une grande agence de la cohésion sociale et de l'égalité des chances " tant les discriminations vis-à-vis des jeunes des banlieues sont patentes et s'aggravent même depuis des années.
Il annonce que les subventions aux associations que le gouvernement lui-même avait réduites, vont être finalement débloquées, soit 100 millions d'euros supplémentaires en 2006. De même, seront réservés aux banlieues 20 000 contrats d'accompagnement pour l'emploi et contrats d'avenir, c'est-à-dire autant de petits boulots à l'image des emplois-jeunes, des CES, des CEC, mais jamais de vrais emplois.
Mesure phare : il veut ramener l'âge de l'apprentissage de 16 à 14 ans, pour " insérer " les jeunes, c'est-à-dire les soumettre à l'exploitation quotidienne le plus tôt possible. C'est une remise en cause de la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, qui vise 150 000 jeunes qui sortent du système scolaire sans diplôme ni qualification. Les syndicats enseignants ont condamné cette mesure destinée à régler la question de l'école dans les quartiers pauvres par la mise au pas chez un petit patron et par l'exploitation pour encadrer la jeunesse.
Parisot y est allée aussi de son couplet en déclarant : " pour les chefs d'entreprise il n'est pas question de baisser les bras en matière d'intégration. Ils sont déjà extrêmement impliqués et continueront à agir dans ce sens ". L'insertion a effectivement été un marché très fructueux pour le patronat jusque-là, qui lui a permis de toucher aides, subventions et exonérations de toutes sortes. Villepin a d'ailleurs répondu à son appel en promettant la création de 15 nouvelles zones franches.
Mais là aussi, toute cette politique se retourne aujourd'hui contre tous ceux qui l'ont utilisée. A propos des incendies de certaines entreprises de ces zones franches, des jeunes expliquaient comment celles-ci étaient venues toucher les subventions mais n'avaient jamais voulu embaucher les jeunes du quartier ! Ce sont tous ces mensonges et ces humiliations quotidiennes qui éclatent au grand jour.
Les déclarations du Medef lors de l'ouverture des négociations UNEDIC sont révélatrices. Le président patronal de l'UNEDIC, Gautier-Sauvagnac, réclame le retour à la dégressivité des indemnités pour éviter l'" augmentation du coût du travail ", ce qui aurait des conséquences dramatiques dans ces banlieues où le taux de chômage atteint parfois les 40 %. De même, lorsque les syndicats évoquent la surcotisation du travail précaire, le même président du Medef répond sans problème qu'il est " évident que le CDD et l'intérim jouent leur rôle pour remettre les personnes au travail et pour réduire le déficit de l'assurance-chômage " !
Là encore, patronat et gouvernement mènent campagne sur le thème du déficit, en accusant les chômeurs alors que leur situation n'a pas arrêté de se dégrader depuis 20 ans. En 1990, l'assurance-chômage indemnisait un demandeur d'emploi sur deux. Elle n'en indemnise plus que quatre sur dix, alors que depuis 1985, le taux de chômage reste proche des 10 % !

La révolte des banlieues, révélateur d'une crise générale
Ce gouvernement de provocateurs s'attaque à tous les acquis ouvriers et ne connaît que la répression : après les jeunes lycéens en lutte contre la casse de l'école, après les militants de la Poste de Bègles licenciés ou mis à pied, après l'envoi de l'armée contre les marins de la SNCM et après la déclaration d'illégalité de la grève des traminots de Marseille, ce sont maintenant les jeunes des banlieues ouvrières qu'il provoque et réprime.
Sans légitimité, il se lance dans une escalade de provocations, de coups de force pour s'imposer, voire pousser à l'affrontement.
Aujourd'hui, les jeunes sont le plus souvent sans perspective de trouver un emploi, dans des quartiers où le chômage atteint 40 % de la population, où les services publics ont été fermés, où il n'y a plus de services sociaux, pratiquement plus d'éducateurs, presque aucune activité pour les jeunes hormis les cages d'escaliers.
Les jeunes, privés de tout espoir de changement, en butte au mépris quotidien, expriment leur révolte comme ils peuvent. Le fait qu'ils se trompent de cible en incendiant les voitures de leurs voisins, des écoles, des gymnases ou des crèches, révèle la profondeur de leur désarroi et l'ampleur des attaques que le monde du travail a subies depuis 20 ans, de la part de tous les gouvernements : licenciements, précarité, chômage, privatisations,... pendant que les profits se portent au mieux à la Bourse.
Quel autre choix a cette jeunesse pour faire entendre sa révolte ? Le mouvement ouvrier est incapable d'appeler à un vrai mouvement d'ensemble, du public, du privé et encore moins de tous ceux qui sont exclus, survivent des petits boulots et de la précarité.
Engluées dans les " diagnostics partagés ", les directions syndicales craignent d'engager la lutte réellement car elles en craignent les conséquences et les suites.
Certes, cette expression de la colère et du désarroi des classes populaires se retourne aussi contre ses propres intérêts, quand elle s'en prend aux écoles et aux biens collectifs ou aux voitures des voisins.
Mais la question n'est pas de juger les jeunes qui explosent de désespoir mais de comprendre pour tenter d'apporter des réponses quand cela est possible. Comprendre les jeunes ne signifie pas ignorer les sentiments des habitants des cités, bien au contraire, c'est ensemble que, par delà les générations, peuvent se construire des liens de solidarité, d'entraide, de respect et de dignité.

Solidarité et action collective
Il y a besoin de construire une conscience de classe, démocratique, qui défende les intérêts et les biens collectifs, à l'inverse de cet " ordre républicain " et capitaliste qui détruit des familles, ferme des usines, impose le chômage et la précarité à large échelle, brade les services publics.
Le sens de la collectivité est à mille lieues des discours moralistes de droite comme de gauche qui prêchent aux jeunes le respect de " l'Etat de droit ". Tous les gouvernements successifs ont laissé faire, voire ont aidé, le patronat à licencier plus facilement, ont privatisé à tour de bras, réduit le nombre de fonctionnaires. Tout ça pour défendre l'intérêt d'une infime minorité d'actionnaires contre celui de l'immense majorité et du monde du travail.
Oui, il faut construire une conscience de classe en rompant avec les préjugés réformistes et institutionnels. C'est elle qui peut apporter le réel sens de solidarité, entre salariés, jeune : la solidarité de la lutte commune.
Cette solidarité au sein des classes populaires nécessite une attitude démocratique soucieuse des intérêts collectifs et donc pleinement indépendante de l'Etat, des institutions, en rupture avec les combinaisons électorales, municipales de cette gauche qui aujourd'hui prône l'ordre dans les cités après avoir œuvré à leur dégradation.
Aujourd'hui, cette discussion a lieu largement dans la classe ouvrière, dans les syndicats. Comment reprendre l'initiative, répondre à cette jeunesse qui se bat contre le même gouvernement qui nous provoque depuis des années ? Se servir de l'initiative du 19 novembre sur les services publics peut donner un début de suite au 4 octobre et en même temps une réponse à l'offensive réactionnaire en s'adressant aux jeunes comme aux habitants des banlieues sur le terrain des luttes du monde du travail.
La CGT envisage une journée d'action alors que, jusque-là, elle s'était contentée de l'expression du communiqué des confédérations qui n'appelait à aucune suite après le 4 octobre. Cela est positif et traduit les pressions des militants qui veulent se battre.
Face à cette offensive réactionnaire le PC se retrouve avec les révolutionnaires pour condamner " l'état d'exception " en opposition avec le PS comme nous nous sommes retrouvés le 8 novembre dans un même meeting contre la privatisation d'EDF auquel PS ne voulait bien évidemment pas participer.
Faire face, ensemble, solidaires et unis, s'impose. Le front social et politique est nécessaire pour résister à l'offensive sécuritaire qui flatte le désarroi de la population qui, même si elle comprend le désespoir des jeunes, ne peut accepter de voir brûler des voitures, des écoles ou des bus.
Offrir une autre perspective à la jeunesse comme à la population des cités exige une solidarité pleine et entière avec leurs difficultés comme avec celle de l'ensemble du monde du travail, c'est à dire une critique sans concession de la politique de la gauche comme du syndicalisme d'accompagnement.
Saisir toutes les occasions au niveau des syndicats, dans les UL, les collectifs, dans les cités pour dénoncer la nouvelle agression du gouvernement, faire face à la répression en s'efforçant de construire des liens de solidarité entre les jeunes et le monde du travail, proposer là où c'est possible des actions en défendant la démocratie et l'unité la plus large contre le couvre-feu, est la mise en œuvre concrète de la solidarité vis-à-vis des jeunes comme vis-à-vis des salariés pour reprendre l'initiative.
L'offensive du gouvernement marque des points mais devant ses agressions et sa politique qui aggrave la crise sociale, l'opinion abusée ouvrira les yeux. La révolte se généralisera. Aveugle et dupe de lui-même, le gouvernement est en train de préparer une explosion sociale.
Les solidarités qui se construisent à travers la crise des banlieues, le besoin d'unité qu'elle suscite, la rage face à l'impuissance du mouvement ouvrier qu'elle fait naître, marquent une étape dans la construction d'une nouvelle conscience de classe, loin des effets médiatiques et des dramatisations intéressées.
Cela se passe au cœur des cités, sur les lieux du travail, parmi les militants et tous ceux qui veulent rester fiers d'eux-mêmes, des leurs et qui ne pardonneront pas au pouvoir qui les a insultés pour pousser les plus faibles à une révolte désespérée, pour diviser les classes populaires afin de mieux les dominer.
La leçon de choses ne sera pas oubliée et sera utile.

Denis Seillat