Débatmilitant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°96
9 mars 2006

Sommaire :

Après le succès du 7, imposer le retrait du CPE. Assez de la précarité et du chômage !


 

Après le succès du 7, imposer le retrait du CPE.
Assez de la précarité et du chômage !

 

L'Assemblée nationale a donc voté, mercredi 8 mars, la loi sur " l'égalité des chances ", qui inclut le CPE.
Et cela au mépris des manifestations du 7 mars, qui ont rassemblé 200 000 manifestants à Paris, 100 000 à Marseille, 50 000 à Bordeaux…, plus d'un million en tout, dans plus de 160 villes, deux à trois fois plus qu'aux précédentes manifestations contre le CPE, le 7 février.
Le succès de cette journée d'action donne la mesure de l'extension du mouvement, parti de quelques universités il y a un peu plus d'un mois. Les étudiants qui en sont à l'origine ont su, dès le début, amener les confédérations syndicales de se joindre au mouvement. La mobilisation s'est depuis développée, s'étendant à d'autres universités. Les lycéens se sont eux aussi mis dans le coup. Quant aux cortèges de salariés, ils ont également grossi, se nourrissant du ras-le-bol général qui touche l'ensemble des salariés, bien au-delà du problème du CPE. C'est ainsi que les salariés de GDF, dans une " globalité d'opposition au gouvernement ", comme disaient ceux de Marseille, sont venus dire leur refus de la fusion avec Suez, synonyme de privatisation de leur entreprise.
Mais pas plus l'ampleur des manifestations que la chute de sa cote de popularité n'ont entamé la volonté de Villepin de maintenir son projet. Mardi, à l'Assemblée, pour remonter le moral des députés UMP et surtout se convaincre lui-même, il a affirmé : " Nous tiendrons. Nous gagnerons. ". Et il a défini ce qu'il considère comme l'enjeu de la bataille : " La présidentielle, et notamment la configuration à gauche, dépend de l'issue de la bataille du CPE "…
Isolé, Villepin cherche à regrouper autour de lui des députés UMP hésitants, leur servant un raisonnement que résume Dutreil, Ministre des PME : " Ou bien on échoue, et les Français choisiront la gauche, ou bien le volontarisme porte ses fruits, et les Français sauront gré au premier ministre d'avoir tenu bon ". Se présentant comme celui qui affronte les difficultés, il joue de sa fermeté face à la contestation sociale pour contrer un Sarkozy présenté implicitement comme surtout ferme en paroles…
Mais, au delà de ces enjeux personnels bien réels, ce qui se joue autour du CPE, c'est le rapport de forces entre l'Etat et le mouvement social, Villepin mettant le mouvement devant l'alternative de renoncer, ou de braver le vote du Parlement.
Il contribue ainsi à sa politisation.
Mardi, dès l'annonce du refus de Villepin de retirer son projet, les organisations étudiantes et lycéennes avaient appelé à poursuivre la lutte. Les organisations syndicales avaient décidé d'une réunion pour jeudi afin de discuter de la suite.
L'annonce du vote de la loi, loin de calmer le jeu, semble au contraire avoir obligé les dirigeants syndicaux, tout en restant dans le vague, à se prononcer pour amplifier la mobilisation. Ils y étaient d'autant plus obligés que les étudiants n'avaient pas attendu le résultat du vote pour étendre leur mouvement : dès mercredi, de nouvelles universités votaient la grève, certaines avec blocage. F.Chérèque, pour la CFDT, propose une manifestation un samedi, afin de " mobiliser la société toute entière ", posant le problème du CPE comme un " problème de société ". Mailly, pour FO, " n'exclut rien, y compris la grève "… Quant à la CGT, elle veut favoriser " un élargissement de la participation des salariés et des jeunes au mouvement de protestation ", l'essentiel, pour B. Thibault, étant le refus commun de voir " s'installer le droit de licencier sur un claquement de doigt ". Dès la fin des manifestations, mardi, B. Thibault annonçait : " … il y aura d'autres actions si le Premier ministre nous y contraint "…
Tout cela est bien en deçà des possibilités et des nécessités du mouvement.
Le choix de Villepin de faire du CPE le terrain sur lequel se joue de rapport de forces social contraint les organisations syndicales et les partis de gauche qui se sont rangés du côtés des jeunes et des salariés, à prendre position et à s'engager, certes, bien prudemment, dans une nouvelle étape de la bataille. L'enjeu en est le retrait du CPE et donc l'abrogation de la loi " égalité des chances ".
Le développement même des rapports de force oblige les partis de gauche et les directions syndicales à aller plus loin que les uns et les autres ne le souhaitent, tant sur le terrain de la mobilisation que de son objectif, qui conteste leur propre politique.

Une contestation sociale qui porte sur la logique même du système
Un militant, interviewé dans une des manifestations, disait : " le CPE, c'est peut-être le déclencheur d'un mouvement qui dénoncera enfin le ras-le-bol général, au-delà du combat contre le contrat première embauche "… .
Ce " ras-le bol général 
" s'exprimait de tous côtés, à travers slogans, panneaux, banderoles, comme dans les discussions avec les jeunes ou les salariés, donnant aux manifestations un caractère profondément politique.
Refusant un " contrat poubelle emploi ", scandant " C comme chômage, P comme précarité, E comme éjectable " ou " Villepin démission ", les jeunes ont crié leur révolte et leur refus d'une société pourvoyeuse de profits fabuleux pour une minorité, de chômage, de précarité et de salaires de misère pour la grande majorité, à laquelle ils ont bien conscience d'appartenir.
En refusant d'être traités comme de la main d'œuvre taillable et corvéable à merci, réduite au bon vouloir de patrons tout puissants, les manifestants du 7 mars ont montré la profondeur d'une contestation sociale qui va bien au-delà du refus de la politique de la droite au pouvoir. Ils refusent de prendre pour argent comptant les arguments de ceux qui justifient leurs mauvais coups au nom des règles d'une économie de marché présentée comme un horizon indépassable.
C'est bien cette économie de marché et ses lois qu'ils refusent, le fait que leur capacité de travail soit considérée comme une simple marchandise.
A travers le mouvement, une nouvelle conscience de classe anticapitaliste se forme.

La classe ouvrière n'a pas encore engagé toutes ses forces
Si la journée du 7 mars est un succès par le nombre de manifestants, elle est aussi marquée par une mobilisation relativement modeste de catégories de salariés qui constituaient les gros bataillons des mobilisations antérieures, comme en 2003 contre les retraites. Les transports (RATP, SNCF…), l'Education nationale, en particulier, se sont peu mobilisés.
En même temps, de nouvelles couches de salariés entrent en scène : militants syndicaux et salariés du privé se débrouillant, sans forcément se mettre en grève, pour venir manifester ou, au moins, marquer leur solidarité lors de rassemblements, ou encore participant à des diffusions collectives de tracts pour appeler à manifester contre le CPE…
Echaudés par les reculades à répétition des organisations syndicales, tout en étant bien conscients que seul un grand mouvement d'ensemble peut mettre un terme aux attaques du gouvernement et du patronat, les travailleurs avancent prudemment. Ménageant leurs forces avant de s'engager plus avant dans la lutte, ils font grève à l'économie, en quelque sorte, au profit de manifestations politiques contre le gouvernement et le patronat. Par l'expérience, petit à petit, se construit la conscience de la nécessité d'un mouvement d'ensemble, et se pose la question de créer les conditions pour y parvenir.
L'arrivée de la jeunesse sur le terrain des luttes sociales, sa volonté affichée de lier ses luttes à celle des salariés, ouvre de nouvelles perspectives, bouscule les routines, rassure les militants. Elle contribue à redonner confiance aux salariés.
C'est ce qui fait la force et la nouveauté du mouvement, et lui donne une dynamique riche de possibilités, pour lui-même et pour la suite.

Travailleurs, étudiants, lycéens, tous ensemble contre contre Villepin
L'incursion sans complexe des jeunes sur le terrain social a amené confédérations syndicales et partis de gauche à s'opposer au CPE. La prise de position de Villepin de refuser tout recul les conduit, soit à devoir renoncer, soit, pour mener la bataille jusqu'au bout, à passer outre le vote de la loi par le Parlement.
Le mouvement prend une dimension clairement politique.
La perspective que, fragilisé par la contestation sociale, Villepin, malgré la fermeté qu'il affiche, puisse être contraint à remballer son CPE, vaincu et contraint à démissionner, commence à prendre corps.
La prochaine étape de la mobilisation est une journée de grève interprofessionnelle, pour préparer, si le gouvernement ne cède pas, une véritable grève générale.
La lutte des lycéens, des étudiants et des salariés, du public comme du privé, au coude à coude contre le CPE et le CNE, contre la généralisation de la précarité, contribue à ce que se concrétisent les aspirations à la convergence des luttes qui se manifestent depuis longtemps. Les manifestations du 7 mars leur donnent un nouvel élan. C'est un atout pour encourager la jeunesse et les travailleurs à s'organiser, se coordonner afin de continuer à exercer leur pression sur les directions confédérales et renforcer le dynamisme du mouvement. C'est une bataille qu'il nous faut mener, au sein des collectifs, dans nos entreprises, nos syndicats et associations, pour convaincre de l'importance de ce qui se joue et de la nécessité que chacun s'y investisse avec détermination, de l'importance également de construire des liens entre travailleurs et étudiants.
Villepin a fait lui-même de la bataille sur le CPE le point autour duquel se joue le rapport de force entre le gouvernement, l'Etat et, par delà la gauche, les classes populaires. De ce point de vue, il a raison, et c'est bien l'enjeu des semaines à venir, le faire céder pour, enfin, mettre un coup d'arrêt à la politique de régression sociale.

Eric Lemel