Débatmilitant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°117
7 septembre 2006

Sommaire :
Un accord de paix pour continuer la guerre. Hors du Liban l'impérialisme français !


Un accord de paix pour continuer la guerre
Hors du Liban l'impérialisme français !

Quelques semaines après le cessez-le-feu au Moyen Orient, et tandis que les troupes de la nouvelle FINUL se mettent progressivement en place, les petits jeux de la diplomatie et des affaires, sur fond de " reconstruction du Liban ", semblent reprendre leurs droits.
La guerre menée par l'armée Israélienne contre le Hezbollah et toute la population libanaise ne servait pas ses seuls intérêts, pas plus qu'elle n'avait pour but la libération des soldats capturés. Elle participait aussi de la politique de l'impérialiste US cherchant à assurer son contrôle sur la région.
L'accord de cessez-le-feu obtenu ne résout aucune des contradictions qui ont conduit à la guerre. Pourtant, tous les dirigeants impérialistes parlent de " paix ". Les principaux protagonistes du conflit, gouvernements israélien, libanais, syrien, iranien ainsi que le Hezbollah disent eux aussi s'en remettre à la FINUL, pour assurer cette paix. Mais la FINUL, élargie à 15 000 hommes sur un territoire plus petit qu'un département français, dotée de la " capacité matérielle et juridique " de mener la guerre, est-elle réellement une " force de paix " ? N'est-elle pas plutôt une force d'occupation, chargée par l'impérialisme US et ses complices de continuer leur politique par d'autres moyens, force de guerre pour appuyer la diplomatie ? Et quelles seraient les conditions d'une paix réelle au Moyen Orient ?

33 jours de guerre pour un " nouveau moyen orient "

L'opération au Liban a commencé alors que depuis plus d'un mois, l'armée d'Israël avait accentué considérablement son intervention dans les territoires palestiniens, tuant, pour le seul mois de juin, 138 civils, dont plusieurs dizaines d'enfants. Au cours de ces combats, un soldat israélien avait été capturé par le Hamas. Refusant tout échange contre des prisonniers palestiniens, le gouvernement israélien avait répondu en arrêtant un tiers des ministres palestiniens et en détruisant plusieurs infrastructures, centrales électriques, conduites d'eau potable. C'est dans ce contexte d'escalade destructrice que le Hezbollah avait lancé un raid en Israël, tuant 8 personnes et capturant deux soldats.
Prétexte et occasion dont s'est emparé l'Etat sioniste, en plein accord avec Bush, pour lancer, le 12 juillet, son offensive militaire sur le Liban.
Le Liban, comme tous les pays de la région, est un produit du découpage, par les impérialismes français et anglais, pendant la première guerre mondiale, de ce qui constituait alors l'empire ottoman. Ancienne colonie française, indépendant depuis 1940, il n'a cessé d'être un terrain d'affrontement des multiples intérêts qui s'opposent dans la région, et en particulier le conflit israélo-palestinien. Sous prétexte de combattre les militants palestiniens qui y avait trouvé refuge, l'Etat Israël y a conduit de multiples actions militaires, comme les massacres des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatilla en 1982, ou encore en occupant le Sud-Liban de 1982 à 2000.
C'est dans la résistance à cette occupation que s'est construit et développé le Hezbollah. Lors du retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en 2000, les milices du Hezbollah ont assuré le contrôle militaire du Sud-Liban, face aux armées israéliennes. Dans les zones où il est implanté (Sud-Liban, banlieue de Beyrouth…), le Hezbollah anime de multiples réseaux de solidarité, gère des écoles, des hôpitaux… C'est à ces " œuvres caritatives " qu'il doit une partie de sa popularité, mais aussi au combat qu'il a mené pendant des dizaines d'années contre l'occupant israélien, combat au cours duquel, pour assurer son hégémonie, il n'a pas hésité à lancer, en 1987, une vague d'assassinats contre des militants du Parti Communiste Libanais, engagé lui aussi dans la résistance. Lors des élections de 2005, le Hezbollah a obtenu 11 élus au Parlement libanais et deux ministres au sein du gouvernement.
L'impérialisme US a vu, dans l'intervention militaire israélienne contre le Hezbollah, l'occasion d'accentuer sa pression sur la Syrie et l'Iran, qui, par leur politique indépendante, le financement d'organisations comme le Hezbollah, sont considérés comme des obstacles à la domination américaine sur la région et désignées à ce titre comme " Etats terroristes ". Les objectifs des USA ont été clairement définis, le 25 juillet, par Condoleezza Rice, soutenant l'offensive israélienne : " Il est temps de construire un nouveau Moyen Orient. … Il est temps de dire à tous ceux qui ne veulent pas d'un nouveau Moyen-Orient que nous allons l'emporter… ".
Le plan des stratèges de l'armée israélienne était, semble-t-il, articulé autour de trois axes : combattre et vaincre militairement le Hezbollah dans un affrontement direct ; retourner la population des quartiers chiites contre le Hezbollah, avec l'idée que ce dernier serait rendu responsable des destructions, par les bombardement israéliens, de quartiers et de villages entiers, avec leur cortège de morts et de blessés ; amener, de la même façon, l'Etat libanais à se tourner contre le Hezbollah, en bombardant de multiples infrastructures collectives.
C'est un échec. Sur le terrain militaire, les soldats israéliens se sont heurtés à une résistance acharnée à laquelle ils n'étaient pas préparés. Loin de créer la rupture attendue, les liens entre la population libanaise et le Hezbollah se sont étendus. Et la barbarie de l'intervention a crée un mouvement d'opinion internationale d'opposition à la guerre, y compris dans la population israélienne.
C'est sur ce constat que le gouvernement Bush, qui jusque là refusait d'entendre parler d'un cessez-le-feu, a décidé de mettre fin à l'intervention en participant à l'élaboration et au vote, le 11 août, de la résolution 1701 de l'ONU.
Cet échec contribue à l'aggravation de la crise politique et sociale qui agite depuis des mois la société israélienne. Loin d'être affaibli, le Hezbollah sort politiquement renforcé de la crise, et par ricochet, le gouvernement iranien. Le résultat en est une nouvelle configuration du rapport des forces dans la région, obligeant l'impérialisme à s'adapter.

La " paix "… pour continuer la guerre

Si la résolution 1701 met un terme à l'offensive israélienne, elle ne met pas fin pour autant à la situation de guerre permanente qui règne au Moyen Orient autour du conflit israélo-palestinien. Bien au contraire, la présence massive de troupes de l'ONU au Sud-Liban permettra à l'armée israélienne de poursuivre, en toute impunité, ses exactions contre la population palestinienne.
La résolution s'inscrit dans la stratégie générale de l'impérialisme US sous le couvert de l'ONU, au nom de la " neutralité " et de la " paix ".
Chirac, avec le total assentiment du Parti Socialiste et du Parti Communiste, a pris les devants afin que l'armée française assure le commandement de cette FINUL. Avec plus que 4000 entreprises implantées au Liban, l'impérialisme français conserve de multiples liens économiques avec son ancienne colonie, et il est urgent que les affaires reprennent, tout comme il s'agit d'assurer à ces entreprises une part substantielle du gâteau de la reconstruction.
Au moment de passer à l'acte, on a pu voir Chirac et Alliot-Marie tergiverser, demander des " garanties "… une comédie pour obtenir que la " communauté internationale " se mouille dans la définition des tâches réelles de la nouvelle FINUL : occuper militairement le Sud-Liban, autrement dit avoir le " droit " de faire régner l'ordre impérialiste par les armes. Obtenir aussi la garantie, au moins provisoire, d'un certain statut quo : en particulier, passer outre l'article de la résolution 1701 qui prévoit le désarmement du Hezbollah, que chacun sait aujourd'hui impossible.
Depuis quelques jours, le jeu diplomatique impérialiste, au centre duquel se trouve Kofi Annan, s'articule avec le déploiement de la FINUL. L'Iran, la Syrie, le Hezbollah se sont déclarés pour la résolution 1701 et la présence de la FINUL. Ils entendent négocier le nouveau rapport de force. Après un entretien avec le président iranien, prenant acte de ce rapport de force, Kofi Annan, parlant du conflit sur le nucléaire, a affirmé, en substance, que les sanctions avaient des limites, et qu'il fallait chercher la négociation. Pour libérer ses trois soldats capturés, le gouvernement sioniste semble prêt maintenant à négocier avec le Hamas et le Hezbollah.
Quant au blocus maritime et aérien du Liban, il devrait être également levé. En échange, sous prétexte de surveiller les côtes libanaises et d'empêcher toute livraison d'armes, les forces navales françaises qui patrouillent dans le secteur depuis le début du conflit sous couvert d'assistance sanitaire prendront la relève de la marine et de l'aviation israélienne. Cette force navale, disposant de 1700 soldats et d'une force de frappe aérienne et terrestre importante, se rajoute aux soldats de la FINUL déployés sur le terrain.


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La guerre de 33 jours marque un tournant : l'échec de la politique des accords d'Oslo, l'échec d'Israël et en conséquence une internationalisation croissante du conflit par l'installation massive de troupes de l'ONU lourdement armées aux frontières entre le Liban et Israël et en toile de fond le conflit avec la Syrie et l'Iran. La " paix armée " qui s'instaure sous l'égide de l'ONU ne peut être qu'une étape dans l'offensive impérialiste au Moyen-Orient que seule l'intervention directe des peuples pourrait enrayer.
La crise sociale et politique qui se développe en Israël depuis la fin de l'intervention pourrait ouvrir une nouvelle possibilité pour le mouvement pour la paix et la reconstruction d'un mouvement ouvrier indépendant. Certes, cette crise est exploitée, comme l'a montré la manifestation du 1er septembre à Tel-Aviv, par la droite israélienne, dénonçant l'incapacité du gouvernement, appelant à la reprise de l'offensive pour libérer les trois soldats toujours captifs. Mais la guerre a mis à jour les ruptures sociales profondes qui traversent la société israélienne, frappée par le chômage, où plus d'un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, et ces ruptures sont porteuses d'avenir pour le mouvement ouvrier. Comme sont porteuses d'avenir les luttes sociales qui se développent dans les territoires palestiniens, asphyxiés par le blocus financier qui leur est imposé depuis le succès du Hamas aux élections, et où des milliers de fonctionnaires, s'opposant au Hamas, se sont mis en grève et manifestent pour obtenir le versement de leurs salaires, non payés depuis des mois. Seule l'union des peuples Arabes entre eux mais aussi avec les travailleurs et les pauvres israéliens pourrait mettre fin à la guerre tout en luttant pour la démocratie, contre le confessionnalisme, mais sur ce terrain, ils trouveront face à eux non seulement l'Etat sioniste, mais aussi les organisations intégristes et nationalistes comme le Hamas et le Hezbollah.
Les travailleurs en Europe participent à ce combat pour la paix et la démocratie. Leur soutien aux populations arabes passe par la lutte contre leur propre impérialisme, en dénonçant l'imposture qui consiste à présenter la FINUL comme une condition de la paix, en exigeant le retrait des troupes impérialistes françaises et européennes du Liban, la reconnaissance des droits nationaux du peuple palestinien.

Eric Lemel