Débatmilitant
Lettre publiée par des militants de la LCR
n°160
5 juillet 2007

Sommaire :
Fillon, ou les faiblesses de Sarkozy


Fillon, ou les faiblesses de Sarkozy

Vivre, ce n'est pas se résigner " (citation d'Albert Camus) ; " si Elle tombe, Elle se relève, telle Gavroche sur sa barricade " (Elle, c'est la France) : non, ce n'est pas un homme de gauche qui s'emporte ainsi, mais Fillon, dans son discours du 3 juillet devant le Parlement ! Cherchant à se grandir autant que son mentor, le nouveau Premier ministre s'est lancé dans un laborieux exercice de sarkozysme, mêlant les élans d'un populisme sans force aux attaques en cours et à venir. S'appuyant sur une conjoncture qu'il définit comme " une embellie encourageante ", il a tiré un trait sur un passé selon lui immobiliste et conservateur, pour mieux vanter " le souffle de confiance " porté par Sarkozy et ceux qui comme lui, Fillon, " son dépositaire ", vont enfin s'attaquer à tous les obstacles du passé : universités publiques, droit de grève, CDI, régimes spéciaux de retraite, Sécu…
Sarkozy et Fillon ne reculent devant aucun bluff, sûrs pour l'instant de ne trouver en face d'eux que des interlocuteurs comme Mailly, le dirigeant de FO, venu déjeuner en tête à tête avec le Président de la République en personne, ou encore un François Hollande, critiquant " l'omni Président " qu'il croit sermonner en lui disant : " on ne peut pas tout faire car, quand on veut tout faire, on ne fait pas tout bien " !
Fillon répète à l'envi son désir de " rupture " avec la politique des clans et des partis, vantant la place donnée à l'opposition au Parlement, lui confiant la présidence de la commission des Finances, créant une nouvelle commission sur la " modernisation des institutions " à laquelle pourrait être associé Jack Lang, en plus de Védrine qui a finalement consenti à faire une " réflexion sur la place de la France et de l'Europe dans le monde " ! Ainsi, Fillon et Sarkozy seraient en train de faire une " mutation de la vie politique " car, selon ce premier, " il n'y a pas un peuple de droite et un peuple de gauche, il n'y a qu'un peuple, un peuple de France capable d'unir ses forces lorsque les enjeux sont clairs et justes ".
Au lieu d'affronter le mouvement social, Sarkozy et Fillon tentent de l'amadouer, en se servant de la démagogie nationaliste pour brouiller les frontières de classe, comme si patrons et ouvriers étaient dans le même bateau… pour mieux imposer la politique du MEDEF.
Dans son discours de politique générale, Fillon n'a fait qu'étaler la platitude d'un Premier ministre allant chercher De Gaulle à la rescousse, pour ne pas s'enliser dans le marais d'une majorité que son propre Président bafoue, au nom de l'ouverture.
Fillon illustre les faiblesses de Sarkozy qui a gagné les élections en subjuguant une partie de l'opinion comme prise par surprise mais qui, obligé de concentrer tous les pouvoirs pour tenter de prolonger le moment de surprise, concentrera en retour sur sa personne les rancœurs et le mécontentement, y compris dans ses propres rangs.

Faire passer les attaques en évitant l'affrontement
Sarkozy et Fillon ne craignent pas le vote de méfiance de la gauche, à l'Assemblée nationale, ni l'abstention du MoDem de Bayrou. Ils ne craignent pas François Hollande qui, face à leurs attaques frontales, répond qu'il va falloir qu'ils rendent des comptes tous les 6 mois sur leurs résultats, et qu'en attendant, ses collègues et lui-même sont " prêts à confronter démocratiquement, à faire des propositions, à être utiles " au Parlement. Pas plus qu'ils ne craignent les directions syndicales paralysées, alignées sur le calendrier du gouvernement. Ils veulent se servir d'eux pour étouffer, désarmer, le mécontentement déjà profond dans une large fraction de la population. Ils veulent les rendre complice de leurs mauvais coups.
Si Fillon dit qu'il va imposer le plein emploi, soit 5 % de chômage d'ici 2012, il ne dit rien sur les moyens d'y parvenir. Mais pour lui, diminuer le chômage, c'est accroître la précarité !
La lutte pour l'emploi, c'est la " fléxicurité ", c'est-à-dire la casse du CDI. Et comble de cynisme, la lutte pour l'emploi, ce sont… 35 0000 emplois à supprimer dans la Fonction publique, dont " certainement " 10 000 dans l'Education nationale, voire 17 000 selon Les Echos. Le tutorat et les études dirigées pour les collégiens seraient faites en heures sup, c'est-à-dire sans moyens, de même que la réforme de la justice qui se limite en réalité à l'aggravation de la répression, avec de lourdes peines planchers pour les multirécidivistes, même s'ils ont moins de 18 ans…
Fillon rappelle aussi dans son discours que la réforme des retraites (si durement imposée par lui-même en 2003), doit être complétée par celle des régimes spéciaux et se poursuivre.
Sur la TVA dite sociale, il s'engage à un " débat " avec les partenaires sociaux. Il les sait conciliants, mais les prévient cependant que si fin 2007, sur le contrat de travail " ils ne mettent pas sur la table des propositions précises, le gouvernement prendra ses responsabilités sans faillir ".
Fillon met les directions syndicales au pied du mur. Il les invite à " l'anticipation et la participation ", c'est-à-dire à collaborer avec le pouvoir pour éviter toute contestation qui se retournerait contre elles. " Je crois que l'heure est venue de dégager les compromis sociaux sur le terrain, dans les entreprises, là où entrepreneurs et salariés doivent joindre leurs efforts ", rappelle-t-il. Il entend pousser le rapport de force qui lui est favorable au maximum d'autant que la bonne santé des affaires donne au patronat une relative marge de manœuvre.

Bien creusé, vieille taupe ! "
La bourgeoisie se porte bien, très bien même, elle veut la paix sociale, et que rien ne vienne bouleverser ses juteuses affaires. Cette bonne santé de l'économie et des profits rend d'autant plus révoltantes les attaques contres les droits des salariés, en souligne l'égoïsme de classe, l'injustice et l'aberration du point de vue des intérêts collectifs. Elle pourrait renforcer le sentiment que la situation est favorable à une réelle lutte pour le pouvoir d'achat, les salaires, contre le chômage, pour exiger un autre partage des richesses.
La bourgeoisie veut étouffer cette révolte latente qui explose ci et là à travers des conflits locaux. L'activisme présidentiel voudrait subjuguer l'opinion, la détourner de ses propres problèmes, comme Sarkozy a réussi à le faire durant la campagne électorale en profitant de l'effondrement de la gauche. Pour y parvenir, il doit organiser sa propre mise en scène au centre de la vie politique, déposséder son propre premier ministre de toute indépendance, institutionnaliser l'opposition pour mieux la vider de toute force, se l'annexer, concentrer tous les pouvoirs au risque de concentrer demain tous les mécontentements.
" … la révolution va jusqu'au fond des choses. Elle ne traverse encore que le purgatoire. Elle mène son affaire avec méthode…Elle perfectionne d'abord le pouvoir parlementaire pour pouvoir le renverser ensuite. Ce but une fois atteint, elle perfectionne le pouvoir exécutif, le réduit à sa plus simple expression, l'isole, dirige contre lui toutes ses forces de destruction, et quand elle aura accompli la seconde moitié de son travail de préparation, l'Europe sautera de sa place et jubilera : Bien creusé, vieille taupe ! " écrivait Marx dans " Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte " à propos de l'ascension de Napoléon III.
Sarkozy n'a certes rien d'un Bonaparte, lui qui ne réussit à s'élever qu'au dessus du champ de ruines de la gauche. Il n'est pas le vainqueur de la classe ouvrière, ni défaite ni soumise. Il la craint au contraire et voudrait la soumettre par les chants d'un populisme démagogique flattant ses déceptions et ses désillusions de la gauche. Il se veut la rupture, le changement, le mouvement et doit incarner tout cela à la fois. Il prétend se mettre au dessus des partis en reprenant les accents d'une gauche sans voix pour n'être qu'un démagogue sans conviction flattant l'extrême droite ou les transfuges de la gauche au mépris de ses propres troupes qui n'ont plus qu'à se satisfaire et jouir de leurs privilèges. Il se met au centre du pouvoir vidant ses propres alliés et son opposition de toute force et initiative. Rompant avec les routines et le conservatisme, il se croit en relation directe avec le peuple alors qu'il s'isole et s'expose au mécontentement suscité par sa politique toute entière soumise aux riches.
En ruinant tous les faux-semblants d'une gauche de gouvernement incapable de préserver son indépendance politique et morale, corrompue, il accélère l'émergence d'une nouvelle conscience de classe, lucide, libre de tout préjugé et de toute illusion parlementaire, forte de la légitimité de ses aspirations, de ses exigences face au cynisme du pouvoir de l'argent.
Libre, prenant enfin conscience que c'est elle qu'ils craignent !

Sophie Candela